Le "moment Griveaux" est un paroxysme qui, dans ce qu'il révèle, est triste, mais sans doute pas pour les raisons qui ont été évoquées depuis que les Français ont découvert, stupéfaits, l'appareil génital de l'ancien porte-parole du gouvernement.
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Jamais séquence n'a été aussi rapide depuis l'origine du drame jusqu'à sa résolution. Les analyses de l'événement ont jailli : leur variété offre un contraste saisissant. Tandis que, sur les réseaux sociaux, on participe à un concert varié d'émotions et de décryptages, allant de la réprobation de la pratique à la minimisation de l'acte, portant sur la posture du candidat ou sa stratégie politique, menant du rire aux larmes, de la colère à l'affrontement, dans l'espace public contrôlé, télévisuel, professionnel, écrit, on défend une thèse simple et univoque.
Archaïsme du moment
Dans la journée qui a suivi l'épisode, tout ce que Paris compte de vieux mâles habitués des plateaux et tribunes est en effet sorti pour expliquer, faisant apparemment usage de la raison, que cet épisode est la faute des réseaux sociaux, que nous entrons dans une nouvelle ère où plus aucune règle n'aura cours. Corollaire immédiat : il faut réguler l'anonymat (alors que les diffuseurs de la vidéo ont agi à visage découvert). Il me semble qu'on peut, qu'on doit aller plus loin, et comprendre cet épisode, ou ce que son analyse instantanée révèle, autrement.
Il faut d'abord révéler l'archaïsme de ce moment. Le discrédit moral jeté sur un homme politique par une révélation d'adultère n'a rien de neuf. Il est sale, oui. Mais il semble utile de rappeler que l'aspiration à un débat apaisé est aussi ancienne que la lamentation devant les coups bas de la politique. Nous sommes enfants de Montesquieu et de Marivaux, et les deux s'affrontent ou se rejoignent dans notre histoire, jusqu'à la rythmer.
Le neuf est dans le modus operandi et la projection d'un objet inédit dans l'espace public : le pénis d'un homme public, en action, filmé par lui-même, donné à autrui. On peut comprendre que cela sidère, ce n'est pas anodin. Mais ce que cet épisode met en lumière n'est pas "la folie des réseaux sociaux" (ils n'y sont pour rien), ou la fin de l'intimité des hommes et des femmes politiques. La pratique du "sexting" est très répandue dans nos sociétés. Il est donc plutôt rassurant pour l'état de notre démocratie, alors que le "revenge porn" est considéré comme un phénomène social, que ce ne soit qu'en 2020 qu'on utilise des images intimes en politique. Cela montre la hauteur dans laquelle on la tient.
Fonction de raconteur d'histoires
Evidemment, le choc de la première fois agit comme un voile qui se déchire. Mais si l'on veut prendre la peine de regarder derrière la déchirure, et ne pas se lamenter sur les atteintes à la vie privée ou à la régulation de ce monde (les lois existent, les auteurs ne sont pas anonymes, les polices sont actives et les poursuites sont engagées), il est intéressant, derrière l'événement, de mesurer le défi pour la politique.
Symboliquement, il y a quelques jours, le candidat annonçait à Bobino vouloir fendre l'armure et promettait, dans un discours de parfaitement fausse sincérité : "Il me reste sept semaines pour vous dire ma part de vérité, celle que vous n'avez pas pu voir jusqu'alors, parce que je n'ai pas assez su la partager." La suite est connue : cette part de vérité, il n'en a plus été l'auteur, le narrateur. Ce n'est pas lui qui l'a dite. Il a été dépossédé de sa fonction de raconteur d'histoires.
Derrière la violence de cette dépossession, et derrière la manipulation politique, il y a bien cette révélation, s'il en était besoin, que, oui, nous sommes entrés dans une nouvelle ère : celle où les politiques ne sont plus maîtres de leur récit (de leurs mensonges). Ils doivent le donner en partage, le mettre à l'épreuve.
L'arme nucléaire de la contre-histoire
S'oppose à eux, trop souvent, un public qui demande à être considéré non comme une simple audience à stories, mais comme un allié dans la narration et le projet, comme un auteur. Jusqu'à user de l'arme nucléaire de la contre-histoire. L'épisode Griveaux est un moment utile pour la sincérité politique, un moment de dissuasion. On peut gager qu'il ne sera pas répété.
L'exigence de sincérité, d'alignement, de vérité dans la relation qu'on propose aux publics, qu'on doit concrétiser, est plus que jamais d'actualité. Elle est le terreau d'une nouvelle génération de politiques qui tirent leur force de ce contrat relationnel sincère avec leurs publics. Face à un Griveaux symbole de la fin d'un monde de mensonges tristes, la franchise de Pete Buttigieg ou d'Alexandria Ocasio-Cortez, par exemple, est un instrument profondément rassurant.
*Nicolas Vanbremeersch est président de l'agence Spintank.
