"Rien ne va plus. Tout s'effondre autour de nous et il faudrait garder le sourire ?" Ce cadre de la direction d'Europe Ecologie-Les Verts en a gros sur l'estomac, et il n'est pas le seul. Au coeur d'une tempête sans précédent, entre les accusations de harcèlement visant Julien Bayou et un congrès à couteaux tirés qui démarre avant l'heure, le parti vert voit son avenir s'assombrir un peu plus. La crise ouverte n'a d'égale que l'hémorragie à l'époque du quinquennat Hollande, années des échecs électoraux, des scissions et d'une quasi-disparition. "Je crois qu'il y a un danger d'explosion d'EELV. C'est tellement tendu que ça pourrait exploser", prédisait Sandrine Rousseau avant l'été. Cassandre peut-être, annonciateur sans doute.
A qui la faute ? Qui a tiré la première balle et pourquoi ? Personne ne sait vraiment et chacun a un coupable en tête. Les mêmes noms reviennent, en boucle. EELV a le nez dans le ruisseau, c'est la faute à Rousseau (Sandrine) pour certains. D'autres jugent Julien Bayou et la potentielle future cheffe du parti Marine Tondelier responsables de la situation. Il y en a aussi qui rejettent la faute sur Yannick Jadot. Qu'importe s'il s'est toujours tenu loin des affaires internes du parti, on lui reproche sa campagne, son score à la présidentielle et sa disparition depuis avril. La famille écolo s'entredéchire, et la guerre intestine ne fait que commencer.
"C'est dégueulasse ce qu'elle a fait ! DÉGUEULASSE !"
Ce qui est su, en revanche, c'est la date du début des ennuis. Un lundi soir, 21 septembre 2022, un peu après 19 heures sur le plateau de C à vous, sur France 5. Depuis vingt-quatre heures, l'affaire Quatennens malmène la Nupes et des rumeurs visent Julien Bayou, encore secrétaire national d'EELV. La députée écologiste Sandrine Rousseau répond à une question sur le sujet. Le week-end précédent, cette dernière appelait l'ex-conjointe de Julien Bayou pour lui demander l'autorisation de parler du signalement qu'elle a fait à la cellule d'enquête sur les violences sexuelles et sexistes interne à EELV.
"J'ai reçu très longuement l'ex-compagne de Julien Bayou, je pense qu'il y a en effet des comportements qui sont de nature à briser la santé morale des femmes", détaille-t-elle sur le plateau de l'émission, parlant d'une femme "dans un état très déprimé" qui aurait "fait une tentative de suicide". Un député EELV qui avait branché sa télévision s'étrangle alors, par SMS : "C'est dégueulasse ce qu'elle a fait ! DÉGUEULASSE ! C'est une inquisitrice..." Ambiance.
SMS et menaces
Dans les jours suivants, la pression déferle sur Julien Bayou qui se met en diète médiatique, quitte ses fonctions de président de groupe des députés EELV à l'Assemblée nationale ; puis, ce lundi 26 septembre au petit matin, annonce démissionner de la tête du parti. Ce même jour, l'écologiste a contre-attaqué par la voix de son avocate, Marie Dosé. Parlant en son nom, elle détaille les conditions d'une "séparation très douloureuse" entre les deux et interroge "le comportement" de la plaignante.
L'avocate détaille une correspondance entre Bayou et son ex-petite amie du 30 juin 2022. Ce jour-là, raconte Marie Dosé, "elle lui adresse un message pour lui proposer de 'garder la maison' qu'ils avaient acquise ensemble, maison qu'elle occupe aujourd'hui". Deux heures plus tard, la même "transmettait à la famille et aux amis de Julien Bayou, à Sandrine Rousseau et à la cellule de signalement d'EELV, un mail qualifiant son ancien compagnon de "manipulateur lâche" et évoquant son intention de "mourir pour protéger les autres". Quatre jours plus tard, le 4 juillet, elle envoie un autre courriel que l'avocate décrit comme "menaçant et haineux" : "Elle l'assure de sa volonté de le mettre 'hors d'état de nuire' et lui prédit une 'chute douloureuse'". Et Me Dosé de citer, aussi, la conclusion du mail : "Ta mère te vomit d'où elle est." "Faut-il rappeler que la mère de Julien Bayou est décédée lorsqu'il avait 5 ans à peine ?" s'est insurgée l'avocate.
Règlement de comptes
Sandrine Rousseau, elle, se défend d'avoir cloué Bayou au pilori. "L'intérêt supérieur du parti n'est pas de protéger les membres qui posent problème mais de les éloigner", estime l'entourage de la députée. Mais personne n'ignore que Bayou et Rousseau s'opposent l'un à l'autre, vertement, depuis la primaire écologiste de septembre 2021. Personne n'ignore non plus qu'un congrès a d'ores et déjà commencé, du moins dans les faits, au sein d'EELV. "C'est une manière de lui régler son compte, personne n'est dupe", dit un proche de Bayou, écoeuré. Sandrine Rousseau, qui ne peut être candidate à la direction du parti, a envoyé un janissaire : Mélissa Camara, élue municipale EELV à Lille, peu connue du grand public et que beaucoup présentent officiellement comme "la candidate de Rousseau".
Face à elle, la successeure désignée de Bayou : Marine Tondelier. Cette conseillère municipale EELV d'Hénin-Beaumont a pris les devants cet été en lançant "La Suite", sorte de motion interne au mouvement, dont une bonne partie de ses membres est aux manettes. Tondelier et ses soutiens ne cachent pas leur volonté de changer les règles de fonctionnement interne avant le congrès, prévu en fin d'année. Ils ont même organisé un référendum dont les méthodes d'organisation ont été allègrement dénoncées par leurs opposants "rousseauistes", leurs opposants "jadotistes" et les autres lignes, minoritaires. Un site de vote appelant à voter "oui" avec insistance, oubliant de présenter l'argumentaire du "non", des bugs répétés, des remontées de militants qui indiquent "n'avoir le choix de vote qu'entre oui et oui". "Un référendum digne de ceux organisés au Donbass", s'insurge un membre du parti.
Scission ?
Le clan Tondelier, "la firme" comme l'appellent en interne ses détracteurs, a échoué à remporter le référendum qu'il avait lui-même organisé, faute de participation. Et depuis, l'ambiance entre les cadres du parti s'envenime un peu plus. Les insultes et les reproches fusent. On soupçonne l'ancien secrétaire national David Cormand de jouer "le parrain", de "manipuler" Tondelier après avoir fait de même avec Bayou, et de "vouloir écraser les oppositions internes". Eux s'en défendent, préfèrent ne rien commenter. "Si ça continue sur ce registre, ça va péter...", prédit un de leurs proches à qui l'on demande si le parti risque la scission : "Tout est possible vu le niveau de tension. Ce serait peut-être un mal pour un bien..."
"Il y a toujours des excès chez nous. Je n'ai pas envie d'être inquiet là-dessus", admet le député Charles Fournier, qui espère que le congrès se déroulera plus sereinement qu'actuellement. Karima Delli, elle, veut aussi calmer le jeu. "Les situations de congrès sont toujours tendues", dit l'eurodéputé, consciente que le parti doit muter, y compris dans sa gestion interne des affaires de violences sexuelles et sexistes : "Je remercie toutes les personnes qui travaillent dans ces cellules mais il faut tout remettre à plat. Les partis politiques ne peuvent pas être les juges d'instruction. Ce n'est pas le tribunal de l'opinion."
Congrès oblige et dénonciations à tout-va, EELV ne va pas cesser de laver son linge sale en public de sitôt. A-t-il un jour fonctionné différemment ? Depuis son retour à l'Assemblée nationale en juin dernier, fier de sa vingtaine de députés élus, le parti vert peinait à faire entendre sa voix, ringardisé par Jean-Luc Mélenchon sur bien des sujets (le nucléaire, la bifurcation écologique, etc.). Il laissait même la main aux socialistes, hier affaiblis, et préfère parler de ces problèmes internes à l'heure des chocs climatiques. Bref, EELV n'y arrive plus. A quoi bon continuer ensemble ?
