En France, la justice est régulièrement l'objet de sérieuses réserves. Sa lenteur, l'engagement idéologique de certains de ses représentants, sa clémence et parfois son laxisme supposés nourrissent la chronique et les polémiques, sous la plume d'observateurs souvent inexperts. Les responsables politiques conservent pour elle l'apparence de la révérence, se refusant, selon la formule connue, à "commenter une décision de justice" ou à "commenter une procédure en cours". Dans les faits, ils se gênent rarement, lorsqu'ils sont aux prises avec elle, pour dénoncer le gouvernement des juges et s'insurger contre les misères qui leur sont faites. Le fait est, aussi, que nous avons en France une tendresse pour les voyous : voyez Stavisky. L'homme que j'ai connu de Kessel.
Nous accordons à la figure de l'avocat des pires truands une cote romanesque qu'aucun procureur de la République n'aura jamais. On a oublié le nom du président de la cour d'assises du procès Barbie (André Cerdini), mais on se souvient des provocations de Jacques Vergès. Arnaud Montebourg, alors avocat, trouve utile la publicité que lui apportait la défense de Christian Didier, assassin illuminé de René Bousquet la veille de son procès, en définissant ce crime qui, dans les faits, privait la France et la justice française d'un procès historique de la Collaboration de "crime civique" (sic).
Cette dignité contestée de la justice française donne lieu aujourd'hui sous nos yeux au retour des justices particulières, des juridictions d'honneur, des procès domestiques. Les règlements de comptes émaillent la vie marseillaise. Les tribunaux familiaux condamnent les jeunes filles fréquentant hors de leur cercle familial ou religieux. Et les officines judiciaires pullulent dans les rangs de l'extrême gauche, dans la double nostalgie des purges et des séances d'autocritique. Ces officines ont acquitté Ugo Bernalicis, puni Taha Bouhafs, et entendent aujourd'hui équarrir Damien Abad. L'une de leurs ramifications les plus influentes, l'agence de Caroline de Haas, a ruiné la carrière d'un journaliste de Télérama et tenté à force de trucages de ruiner celle du violoncelliste Jérôme Pernoo.
Cette privatisation des procès, des sanctions, des décisions de vie ou de mort que s'arrogent des groupuscules animés par des agendas militants est, depuis quelques années, une tendance lourde de la vie publique. Elle affuble du nom de justice des parodies de procédures formées en dehors de toute équité. Et si la justice finit par se saisir du sujet, aussitôt on s'écrie avant tout verdict que la faute est constatée.
La justice républicaine assurément ne vit pas de la seule prérogative judiciaire de la justice instituée. Les citoyens en sont, par la dénonciation, la plainte, le témoignage, les contributeurs actifs. L'erreur est toujours possible. Les marges d'interprétation existent. Mais les principes, du moins, sont posés et respectés. L'application de la loi, dans l'immense majorité des cas, n'est pas guidée par l'excitation partisane ou le désir de vengeance. Nous avons toutefois complètement perdu la boussole qui distingue l'accusation de la calomnie.
La grandeur de la justice française est au fond d'avoir conservé vivace une part de la vertu dont les vieux Romains faisaient si grand cas. Ce qu'en dit Machiavel dans son Discours sur la première décade de Tite-Live (récemment réédité aux Belles Lettres) semble écrit hier : "Autant l'accusation est utile dans une république, autant la calomnie y est funeste ; elles diffèrent du fait que la calomnie n'a besoin ni de témoins, ni de confrontation, ni de rien circonstancier pour réussir et persuader. Tout individu peut être calomnié par un autre, mais tous ne peuvent être accusés." Machiavel déplore que Rome se fût organisée pour punir la calomnie, mais non Florence, où la calomnie fit florès, "source perpétuelle de haines, de divisions, de partis, qui amena enfin la ruine de l'Etat". Et il ajoute, consonant étonnamment avec nos oreilles contemporaines : "De tous les moyens dont s'appuyaient les ambitieux pour arriver à un dangereux degré de puissance, la calomnie est ce qui les a le plus servis."
L'impunité médiatique, populaire, politique accordée aux calomniateurs est une des plaies de la République. Athènes déjà souffrait de la sournoiserie des délateurs - appelés sycophantes ; nul mieux qu'Aristophane n'en a décrit la nature : "vase à brasser les infamies, mortier pour touiller les procès, poubelle à éplucher les comptes, bassine à brouiller les affaires".
Nous en sommes là.
