Jean-Luc Mélenchon espérait un accord "dans la nuit". Il a pu dormir d'une traite, car d'accord il n'y a toujours pas à gauche. On aurait pu penser le contraire quand le premier secrétaire du Parti socialiste Olivier Faure a poussé lundi 2 mai les portes du siège de la France insoumise. Pourquoi envoyer un chef de parti en négociation sinon pour régler les dernières touches d'un accord ? Mais les discussions ont traîné, jusque tard dans la nuit de lundi à mardi. "On ne va pas tout régler en quelques heures. Ça fait dix ans qu'on ne s'est pas parlé, il faut réapprendre à se parler", justifie un négociateur socialiste avant une nouvelle journée d'interminables discussions. Alors que les écologistes et les communistes ont déjà signé l'accord, L'Express fait le point sur ce qui coince encore à gauche.

L'Europe : désobéir ou non, il faut choisir

Il est loin, mais pas tant, le temps où Jean-Luc Mélenchon proposait une "sortie concertée des traités européens" et la "négociation d'autres règles". C'était en 2017. Et si cela ne fonctionnait pas, il avait un plan B : une "sortie des traités européens unilatérale par la France pour proposer d'autres coopérations". Ce n'est pas tant qu'il aime plus l'Europe pour parvenir à un accord avec le reste des forces de gauche, à commencer par Europe Ecologie Les Verts et le PS, mais il n'a d'autres choix que de mettre de l'eau dans son vin. Le Mélenchon de 2022 entend désormais "désobéir" aux traités si ceux-ci vont à l'encontre de son programme.

Une vision qui n'a jamais été partagée chez Europe Ecologie Les Verts, mais ce mouvement a aussi mis de l'eau dans son breuvage au point d'embrasser l'objectif d'une désobéissance à certaines règles européennes si celles-ci allaient à l'encontre notamment de la lutte contre le réchauffement climatique. L'accord entre LFI et EELV signé dimanche 1er mai, tard dans la soirée, propose ainsi de "désobéir à certaines règles européennes, en particulier économiques et budgétaires".

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Sortir ou désobéir, c'est un chiffon rouge pour les socialistes. Dès les premières heures de négociations avec la France insoumise, le PS a assuré que de telles mesures ne sauraient faire partie d'un programme commun à gauche. Depuis lundi, les émissaires roses travaillent avant tout sur la sémantique. "L'attachement à l'Union européenne est notre identité, on ne va pas brandir le mot désobéissance comme ça. Il faut réfléchir aux mots mais je crois que, tous à gauche, nous partageons une même ambition : changer l'Europe, la rendre plus sociale et plus écologique", justifie un négociateur socialiste qui ne désespère pas de faire "bouger les lignes" insoumises.

Les circonscriptions, piège à...

C'est là un autre point de (grandes) frictions. Après avoir pris une semaine à négocier un accord sur la base d'une centaine de circonscriptions avec les écologistes, allant de mélodrames en mélodrames sur tel ou tel coin de France, LFI doit désormais s'accorder avec les socialistes. Et comme les écolos, ceux-ci sont gourmands, qu'importe le faible score de leur candidate à l'élection présidentielle (1,7%). Forts d'une présence dans les territoires plus ruraux, à l'inverse des écologistes des villes, les socialistes ont eux aussi réclamé une centaine de circonscriptions, dont les 28 de leurs députés sortants. "Ils se croient à une autre époque", souriait un négociateur LFI lundi

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Dans un premier temps, LFI ne leur proposait qu'une trentaine de circonscriptions. "Inimaginable", pestait alors un cadre socialiste. Au fil des discussions, la part du gâteau rose a naturellement augmenté mais pas suffisamment à en croire les socialistes, trop à en croire les Insoumis. L'une des ultimes offres mise sur la table par les Insoumis tablait sur 70 circonscriptions. Toujours insuffisant pour les socialistes. Ce mardi, le temps d'une pause déjeuner, Manuel Bompard, directeur de campagne de Jean-Luc Mélenchon et négociateur en chef, a posé un ultimatum aux socialistes : "Il faut que ça se termine d'ici la fin de journée." Un autre, encore plus catégorique, au petit matin de mardi : "Les socialistes n'auront pas le nombre d'investitures qu'ils réclament, c'est impensable au regard de leur score à l'élection présidentielle."

Olivier Faure, le patron des roses, joue gros sur ce terrain-là. Sans doute bien plus que sur le sujet de l'Europe qui déjà fait se hérisser les poils de ses adversaires à l'intérieur du PS, tenants de la ligne sociale-démocrate. Car si l'accord est signé, Faure devra le soumettre d'une manière ou d'une autre à un vote interne. "Et il faudra gérer les frustrations des uns et des autres qui n'auront pas l'investiture...", soupire un cadre qui voit déjà les couteaux s'aiguiser contre le premier secrétaire socialiste.

Copains comme communistes

Ils s'aimaient et puis, en 2022 quand Fabien Roussel a décidé de faire cavalier seul à l'élection présidentielle, ils se sont haïs. D'autant plus au soir du 10 avril quand Jean-Luc Mélenchon manqua d'un cheveu la qualification au second tour de l'élection présidentielle. Qu'importent les inimités de campagne, le PCF et LFI restent d'accord sur l'ensemble du programme.

Les différences sur les questions de police, de laïcité ou sur le nucléaire ont vite été mises sous le tapis au début des négociations. Et très rapidement s'est invité le sujet des investitures aux législatives. L'affaire s'est réglée, bien que "la grenouille Fabien Roussel ait tenté de se faire plus grosse que le boeuf Mélenchon", relate, hilare, un négociateur insoumis. Au final, les communistes sauvent leurs onze députés sortants et obtiennent, en outre, au moins une quarantaine de circonscriptions supplémentaires.

La bannière "Nupes"

Une fois l'accord scellé, même si c'est a minima (sans les socialistes), les candidats écologistes, communistes et insoumis arboreront la bannière de la "Nouvelle union populaire, écologique et sociale" sur leurs affiches. Un matériel de campagne sera proposé aux candidats qui le souhaitent pour mener la campagne des législatives et, veulent rassurer les Insoumis goguenards, "sans aucune obligation d'afficher le visage de Jean-Luc Mélenchon sur les affiches et les tract".

Le 7 mai, un évènement commun aux partis ayant signé l'accord avec Jean-Luc Mélenchon doit se tenir, le premier d'un nouveau jour d'une nouvelle gauche, qui rêve non pas vraiment de Matignon mais plutôt de renaître après plus de cinq ans de disette électorale sur le plan national et d'ô combien de divisions.