"Abstention abyssale", "premier parti de France", "alerte démocratique"... Fin juin, toute la classe politique a déploré les taux d'abstention massifs enregistrés lors des élections régionales et départementales. Près de deux Français sur trois ont en effet choisi de ne pas se rendre aux urnes : 66,7% pour le premier tour des régionales, et 65,3% pour le second tour. La menace plane sur la présidentielle et à sept mois du premier tour, et le sujet s'impose déjà dans la campagne.

Pour certains candidats, cela est clair : elle constitue l'ennemie numéro 1. "L'abstention est le pire qui puisse nous arriver. Les sondages disent que plus ça vote, plus nous sommes forts ; moins ça vote, plus Le Pen et Macron sont forts", a martelé Jean-Luc Mélenchon fin août lors de sa rentrée politique, qualifiant l'abstention de "piège à cons". "L'abstention est notre principal adversaire, c'est une évidence", a aussi déclaré Marine Le Pen dans une interview au Figaro. Elle constitue une "alerte démocratique", évoquait également le président Emmanuel Macron en juin, lors des départementales et régionales.

Thème déjà central, "relativement nouveau"

La question occupe une place centrale et il y a là une nouveauté selon Jean-Yves Dormagen, professeur de sciences politiques à l'Université de Montpellier, co-auteur de La démocratie de l'abstention (avec Céline Braconnier) : "Certains candidats à la présidentielle pointent le risque abstentionniste au début de la campagne présidentielle, en font un sujet majeur, et c'est relativement nouveau. Jean-Luc Mélenchon par exemple en parlait il y a cinq ans, mais là c'est un élément important de son discours de rentrée", explique-t-il.

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N'est-ce pas une bonne nouvelle pour tous les acteurs mobilisés sur le sujet ? "Plus on fait de bruit autour de cette question, plus on pourra toucher de monde", souligne Dorian Dreuil, expert associé à la Fondation Jean-Jaurès, auteur de Plaidoyer pour l'engagement citoyen et co-président de l'ONG "A Voté" aux côtés de Flore Blondel-Goupil.

Cette ONG qui se veut apartisane, de "défense des droits civiques et du progrès démocratique" (qui compte notamment dans son conseil scientifique Jean-Yves Dormagen) a été créée le 28 juin au lendemain des régionales. Son lancement officiel aura lieu le 15 septembre pour la journée internationale de la démocratie. L'objectif : créer une dynamique de mobilisation. "Le paradoxe du système politique est qu'il y a une indignation politique sur l'abstention, puis on oublie. Il n'y a pas de formule miracle, mais il faut travailler sur ces sujets, en parler", estime Dorian Dreuil.

Crise démocratique

Au fil des années, l'abstention est devenue une composante importante de la vie politique. Certes, la participation pour la présidentielle en avril devrait être plus importante que pour les scrutins locaux, comme c'est le cas traditionnellement. "Jusqu'à présent, la présidentielle est relativement épargnée, elle reste très mobilisatrice. L'explication est simple, tout notre système politique repose sur elle. Les législatives ne sont que la confirmation de l'élection du chef de l'Etat", explique Christian Le Bart, professeur de sciences politiques à Sciences Po Rennes, auteur de la Nouvelle sociologie politique de la France.

Mais une part d'incertitude demeure et il est impossible de prévoir son niveau, selon le politologue. "On peut poser la question de l'enjeu, il est majeur. La présidentielle va-t-elle continuer à être relativement épargnée ? Il y a certains signes d'une possible progression de l'abstention. Le risque abstentionniste est plus important que d'habitude", déclare-t-il.

Evolution de l'abstention à la présidentielle

Evolution de l'abstention à la présidentielle

© / L'Express

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Problème : tout se passe comme si une partie de la classe politique s'était accommodée de cette situation, plutôt que de lutter contre, estime Christian Le Bart, face aux simples mots et à l'absence de réelles réformes. "Il y a cette facilité de toujours penser que l'abstention profite à son adversaire pour mobiliser sa base électorale alors que le premier ennemi de l'abstention, c'est la démocratie. Peu importe la personne élue en 2022, les députés, plus ils sont mal élus, plus ils sont impuissants politiquement. C'est l'ennemi de tout le monde l'abstention", souligne également Dorian Dreuil.

Il y a donc urgence à agir, comme le rappellent les taux massifs d'abstention aux régionales. Car ce phénomène met "la démocratie française plus que jamais en péril", selon une étude publiée par l'Institut Jean Jaurès fin juin. "Sur le long terme, l'abstention est une gangrène qui mine directement la légitimité des représentants. Sur le court terme, elle questionne sur l'issue des prochains scrutins (...) Le président élu pourra-t-il compter automatiquement sur une majorité quand son électorat est aussi démobilisé lors des élections intermédiaires ?", écrivent les auteurs, Antoine Bristielle, Tristan Guerra.

Non-inscrits, mal inscrits

Quand on parle abstention, la question des jeunes revient souvent. Et pour cause, ils ont massivement déserté les urnes aux dernières régionales et départementales. Selon l'Ifop, seulement 16% des 18-24 ans et 19% des 25-34 ans se sont déplacés au premier tour des régionales (contre quasiment la moitié des plus de 65 ans). Cela ne veut pas dire pour autant qu'ils sont dépolitisés, soulignent les spécialistes, mais qu'ils s'engagent différemment. Alors, comment sortir de cette "démocratie de l'abstention" ? Le chantier est immense, et il n'y a pas vraiment de solution miracle... Mais plusieurs réformes sont possibles pour simplifier le vote - et donc inciter à prendre part à la participation. Car il existe un "coût à voter" : plus il est réduit, plus un certain nombre d'électeurs, comme les hésitants, ceux pour qui ce coût est élevé, vont voter.

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"Il existe des solutions, des pistes de réflexion : le vote électronique - même s'il est important de garder une certaine solennité au vote -, l'inscription automatique sur les listes électorales car la non-inscription et la mal-inscription sont aussi une faiblesse de notre système ; on peut faciliter les démarches d'inscription, permettre aux gens de voter à distance, en sachant que les jeunes sont souvent inscrits chez les parents", énumère Christian Le Bart.

La question de l'inscription sur les listes électorales est en effet centrale. Il est possible de s'inscrire toute l'année mais lors d'une année d'élection, il faut faire cette démarche "au plus tard le 6e vendredi précédant le premier tour de l'élection", comme le rappelle le site de l'administration française. Selon Jean-Yves Dormagen, il y a ici un sujet insuffisamment pris en compte. "Environ 10% des Français ne sont pas inscrits, ne peuvent pas aller voter même s'ils ont envie. Et énormément sont mal inscrits, environ 15% des inscrits, avec la mauvaise adresse. C'est le cas de ceux qui déménagent et la moitié des 25-35 ans ne peuvent pas aller voter à l'adresse où ils habitent", précise-t-il.

Cela nourrit un taux abstention très élevé chez les jeunes et invite à réformer la procédure d'inscription. "On a 7,5 millions de mal inscrits, c'est quelque chose qu'on peut résoudre. Car on a probablement le pire système, avec des contraintes trop élevées", estime Jean-Yves Dormagen. Reste à savoir si des réformes seront mises en oeuvre avant la présidentielle. En attendant, "il est important de pas être moralisateur, de ne pas avoir un discours culpabilisateur envers les abstentionnistes", souligne Dorian Dreuil. Mais plutôt de comprendre le phénomène afin de pouvoir agir. "C'est un travail de long terme, qu'il faut également mener en dehors des élections."