Dans L'Express du 8 décembre 1969
Douze jours après, c'est ce qu'on appelle une certitude. La décision prise le mercredi 26 novembre, à 11 heures du matin, par les responsables C.g.t. et C.f.d.t., d'interrompre la grève de l'électricité, a marqué un tournant décisif dans l'affrontement d'automne entre le gouvernement et les syndicats.
Un événement donc vite, peut-être trop vite, interprété : "La C.g.t. recule sous la pression de l'opinion publique", assurent, dès le 27, la plus grande partie des observateurs. Et avec eux, exploitant son avantage, M. Jacques Chaban-Delmas.
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Les syndicats et le Parti communiste ont beau protester, l'idée, rapidement, s'accrédite. On le répète ici et là : pour la première fois, peut-être, depuis les journées de mai 1968, l'opinion publique est intervenue directement dans la vie du pays.
A tel point que pour y voir clair, vendredi, l'Ifop France-Soir publiait les résultats du sondage réalisé après la grève de l'E.d.f., destiné à sonder les reins et les coeurs de cette fameuse opinion publique. Pour la première fois, il est apparu que 68% des Français estiment anormal "que les grévistes de l'E.d.f. empêchent leurs collègues de travailler" ou "coupent le courant". Et 51% estiment que la C.g.t. "cherche à créer un climat d'agitation publique". Mais 40% estiment que le gouvernement "porte la responsabilité des conflits actuels" et 50 % pensent "que le redressement économique ne commence pas à s'opérer". Réponses en apparence contradictoires. Entre son hostilité aux grèves et sa méfiance vis-à-vis du gouvernement, l'opinion publique semble hésiter.
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Mais, d'abord, existe-t-elle ? L'Express a enquêté auprès de deux spécialistes : M. Alain Duhamel, maître de conférences à l'Institut d'études politiques, et M. Jean-Luc Parodi, chercheur à la Fondation des sciences politiques.
Or M. Parodi répond : "L'opinion publique, peut-être cela n'existe-t-il pas. Quand des hommes politiques en parlent, c'est toujours par tactique." Et il ajoute : "La formule : 'L'opinion publique n'admettra pas que...' est universellement employée, et contradictoirement, dans tous les camps, même par les journalistes."
Les tendances
Pouvait-on, le 26 novembre, la mesurer objectivement ? Aux accusations de "provocation" formulées par les syndicats, on réplique, dans les milieux gouvernementaux, par une longue liste "d'actions spontanées des usagers". Liste impressionnante, mais de menus événements dont la spontanéité n'est pas toujours démontrable. Les deux camps, faute de pouvoir organiser un sondage national instantané, ont fondé leur action sur les moyens traditionnels d'appréciation : préfets et renseignements généraux pour le gouvernement, unions départementales et militants de base pour les syndicats. Avec l'inévitable part d'erreurs et de subjectivité.
Voici donc la modeste réalité : le 26 novembre, pour "sentir" l'opinion publique, MM. Chaban-Delmas et Georges Séguy ne disposaient que de leur seule perspicacité. Combat dans le noir où chacun se fie à une arme, l'opinion publique, qui n'est, au mieux, qu'une espérance et, au pis, une chimère. A la limite, on pourrait s'imaginer un conflit dans lequel les deux adversaires en présence se tromperaient avec une égale conviction. Comme des généraux s'illusionnant sur l'état et le moral de leurs troupes. C'est que l'opinion publique n'est ni simple ni homogène, en dehors de rares moments historiques d'exaltation où le courant est si fort que la contradiction est conduite à se taire.
Dans les jours ordinaires, l'incertitude est grande. Car les sondages sont impuissants à rendre compte de la totalité d'une opinion parfois peu informée, toujours mouvante. M. Parodi raconte : "Il y a quelques années, la question suivante a été posée aux Anglais : 'Etes-vous pour ou contre l'entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun ?' Question apparemment précise. Elle fut posée, une seconde fois, de la façon suivante : 'Y êtes-vous ou non favorable... sachant que les Conservateurs sont pour et les Travaillistes contre ?' Or, entre les résultats du premier sondage et ceux du second, l'écart a été de 15%."
Et M. Duhamel commente : "En fait,les sondages, selon les questions qu'ils proposent, permettent de dégager deux niveaux d'opinion : dans un cas, des réactions immédiates, parfois fugitives, sur un problème donné ; dans l'autre, des tendances beaucoup plus profondes de l'individu, en relation avec ses prédispositions naturelles."
Les explosions
Le sondage prévisionnel a un autre défaut grave : il ne permet, généralement, de prévoir que ce que prévoit l'opinion. Or sa lucidité n'est pas toujours éblouissante. Peu avant le 13 mai 1958, il ne se trouvait que 2% environ de Français pour penser que le général de Gaulle reviendrait au pouvoir.
Et pour l'autre Mai, dix ans après, la plupart des spécialistes sont formels : les sondages ne permettaient pas de pressentir ce qui allait arriver. Toutefois, M.Roland Sadoun, dans une revue de l'Ifop, est plus nuancé : "Tant en ce qui concerne l'action personnelle du général de Gaulle que celle du gouvernement Pompidou, reconnaît-il, rien n'annonçait la crise de mai 1968. Mais, ajoute-t-il, les sondages révélaient, en revanche, que la situation économique ne cessait de se dégrader aux yeux du public."
M. Duhamel commente : "Tout ce que l'on peut dire, c'est que les sondages permettent de déceler un certain niveau de mécontentement, et même d'estimer que ce niveau devient dangereux pour le gouvernement. Mais on ne peut aller au-delà."
M. Alfred Sauvy a écrit, avec humour, sur ce sujet : "Les spécialistes devraient étudier de plus près la question des 'explosions' sociales ou politiques, ou même des 'ruptures'. Certes, elles résultent, parfois, d'étranges disproportions entre la cause et l'effet, qu'on appelle quelquefois le hasard. Les architectes s'en tirent en faisant évacuer les maisons où se constatent de telles tensions. Les hommes politiques n'ont pas la même ressource."
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Il leur reste donc à tenir bon. "D'autant, dit M. Duhamel, que l'opinion publique n'a pas toujours raison. Et les hommes politiques qui suivraient aveuglément les indications des sondages obéiraient à une sorte de mandat impératif insupportable. En voici un exemple, a contrario, qui donne, en juin 1940, un sondage sur la popularité du maréchal Pétain, et quelles auraient été ses conséquences ? Or ces sortes de sondages sont désormais devenus habituels. L'opinion n'est plus une abstraction que la classe politique peut utiliser au gré de ses passions."
Les sentiments
C'est peu dire. Car, désormais, les sondages peuvent aussi constituer un moyen d'action. La loi sur les contraceptifs a été votée il y a deux ans. Or, dès 1962, 57% des Français se déclaraient favorables à la vente de ces produits. Si des sondages n'avaient pas révélé, année après année, l'ampleur de l'évolution de l'opinion, la loi n'aurait peut-être pas encore été votée. Autre exemple : pendant les journées de mai 1968, l'Ifop a interrogé les Parisiens sur leurs sentiments à l'égard des manifestations étudiantes. Sentiment favorable le 14 et le 17 mai, défavorable le 27, jour de la manifestation du Stade Charléty. Retournement décisif dont la révélation constitua en elle-même un fait politique.
Pourquoi ce retournement de l'opinion en mai 1968 à l'égard des étudiants, et pourquoi en novembre 1969 à l'égard des grévistes ? Dans les deux cas, la lassitude, la gêne, l'inquiétude. M. Parodi propose une explication plus globale : "En mai 1968, tant que les manifestations semblèrent opposer des étudiants à des policiers, la sympathie alla aux premiers. Du jour où l'opinion a vu dans ces manifestations un affrontement entre gauchistes et gouvernement, elle a basculé en faveur de ce dernier."
En d'autres termes, la majorité silencieuse resterait anonyme tant que le gouvernement et le chef de l'Etat ne paraissent pas menacés. Mais, du jour où il y a doute - par exemple, justement le 30 mai 1968 - elle prend le risque de défiler aux Champs-Elysées. Au sens propre, elle "réagit". Appliqué à la grève de l'électricité, ce même raisonnement permettrait de dire : la faute de la C.g.t. a été de donner l'impression, en jouant avec les coupures de courant, de s'être emparée abusivement d'une parcelle du pouvoir.
Les groupes
Mais l'opinion ne se forme pas au hasard. Les spécialistes américains ont à peu près prouvé qu'elle n'était pas la simple juxtaposition d'opinions individuelles. Les individus appartiennent à des groupes d'où surgissent des "leaders d'opinion" qui sont écoutés et suivis spontanément quand ils parlent.
En politique et en France, ils furent longtemps assimilés aux notables. Jusqu'en 1962, où il se passa un événement qui fit réfléchir. Toute la classe politique prévoyait alors un échec du gaullisme aux élections législatives, malgré les sondages qui annonçaient au contraire un succès de l'U.d.r. Lequel se produisit effectivement. Force fut de conclure, ou bien que les notables s'étaient tous trompés, ce qui est peu vraisemblable, ou bien qu'ils ne constituaient plus les véritables "leaders d'opinion" d'une France en mutation.
Tel député explique que l'inséminateur artificiel qui va de ferme en ferme a acquis dans les campagnes une influence plus grande que le médecin ou le pharmacien. Le prestige séculaire de l'Université - de l'instituteur au professeur de faculté - et de la magistrature s'effrite chaque jour davantage. En outre, disent les spécialistes, le leader d'opinion se définit moins par sa fonction sociale que par ses caractéristiques psychologiques individuelles. Du coup, son identification est moins facile que jamais.
Même évolution rapide en ce qui concerne les relais d'opinion, en particulier la presse. Selon un sondage publié récemment par Time, plus de neuf Américains sur dix regardent les actualités télévisées. Et un sur deux, s'il ne devait disposer que d'une seule source d'information, opterait pour la télévision. Les chiffres seraient sans doute différents en France, mais, dans chaque région, le présentateur du Journal télévisé constitue, en influence, un rival direct de l'éditorialiste et du "titreur" du journal local.
Les comptes
Douze jours après la bataille de l'électricité, MM. Chaban-Delmas et Séguy font leurs comptes. L'opinion publique, elle, a disparu après son bref surgissement. S'est-elle manifestée vraiment ? A propos du fauvisme, M. Edgar Faure lançait récemment cette boutade : "C'est comme le diable, oui, il existe, puisque l'on prononce son nom." De même pour l'opinion publique. Les hommes politiques n'en doutent pas, puisque leur souci constant est de ne pas la dresser contre eux. Entre deux élections.
