Dans L'Express du 17 avril 1954

Jeudi 8 [avril]

Conférence de Gaulle. Voilà des années que je n'avais vu l'homme. Il n'a guère vieilli. Dès qu'il ouvre la bouche, c'est le même ton souverain. Ses échecs ne le concernent pas. Son regard sur la France et sur l'Europe est simplificateur, mais non simpliste. Le cratère que creuserait la bombe à hydrogène, ce cratère où plus rien de vivant ne subsisterait, il l'ouvre devant nous, comme le ferait Bossuet, et du même ton, mais il en tire une politique qui est celle du bon sens. De Gaulle, homme de droite, aura seul su résister à cette forme très basse de l'anticommunisme qui, chez nous, fait tenir aux intelligents les propos des imbéciles. Pour lui, la Russie est la Russie. Il dresse en pleine lumière une politique française, face à la politique d'abdication que nous menons, depuis qu'il n'est plus là.

Grandeur et misère de la politique. De Gaulle ne consent à en épouser que la grandeur. C'est ce qui assure le règne des Commis. Le R.P.F. était à mes yeux l'erreur absolue. J'ai cru que son échec marquerait la fin de l'homme qui était "la France". Or le R.P.F. a bien eu le destin que j'attendais, mais l'homme, lui, survit, et aujourd'hui encore lorsqu'il dit : J'étais la France ! cet imparfait devient un présent au-dedans de nous. J'irai à l'Arc de Triomphe, je serai seul, le peuple de Paris sera là et se taira... Aucune protestation. Qu'éprouve cette assemblée ? Elle respire ce souffle froid venu de très haut, de très loin, du temps que la France était la grande Nation.

La grandeur conçoit, la bassesse agit

De Gaulle, le dernier Français qui nous aura fait croire qu'elle l'est toujours. Il nous en aura persuadés au tournant le plus ténébreux, le plus honteux de notre histoire. Il se trouve encore des millions de Français pour ne pas l'oublier. Nul ne songe à lui demander : "Avez-vous l'accord du gouvernement ?" C'est que, par sa seule présence, le général de Gaulle rend invisible à l'oeil nu la dictature de Lilliput.

Qui de nous n'est sorti de cette conférence avec au coeur le regret poignant de ce qui aurait pu être, de ce qui n'a pas été - et je le sais aujourd'hui, de ce qui ne pouvait pas être, parce que la grandeur conçoit, mais la bassesse agit. La liberté que nous préférons à tout assure le règne de ceux qui ont des appétits et l'argent, c'est-à-dire la puissance.

Couverture de L'Express n° 48 du 17 avril 1954 (Béatrice Bretty).

Couverture de L'Express n° 48 du 17 avril 1954 (Béatrice Bretty).

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