Ce mercredi soir, Anne-Julie est venue parler, dans un micro défaillant, de l'histoire du langage des signes en France. Assises en tailleur à même le bitume, une dizaine de personnes l'écoutent religieusement. Loin des caméras et coincé entre une terrasse de café et un skatepark, le mouvement Nuit Debout se poursuit place de la République. "Nous n'avons plus les 2000 personnes du début, reconnaît Camille*, l'un des militants les plus engagés dans l'organisation. Mais la place reste un lieu de rencontre. Chaque soir, 30 à 100 personnes y passent et ce ne sont jamais les mêmes." Pas si sûr.
A quelques mètres du cours d'Anne-Julie, Enro*, restaurateur de 40 ans et ancien graffeur, écoute attentivement les débats qui agitent la commission démocratie. Lui, par exemple, vient depuis le début, dès qu'il a du temps libre. "Au début, les "nuitdeboutistes" venaient par foi. Comme dans une nouvelle religion, ils attendaient un miracle qui déboucherait sur une nouvelle société. Et puis, il ne s'est rien passé. Le mouvement s'est désacralisé au moment où les syndicats ont pris le relais dans la contestation de la loi Travail." Si Enro continue à venir place de la République, c'est parce que ce "passionné de culture grecque", reste accro au "côté Agora citoyenne".
Une occupation mise entre parenthèses cet été
Ce soir, l'Agora citoyenne planche sur la journée spéciale de vendredi qui marquera les 100 jours de Nuit Debout. "Le principal atelier portera sur: démocratie et temps long", dévoile Emmanuel. Un thème qui ne doit rien au hasard tant les organisateurs eux-mêmes ont conscience que le mouvement s'est d'ores et déjà essoufflé.
A partir du 10 juillet, Nuit Debout ne déposera plus de déclaration d'occupation de la place, sauf à quelques dates ponctuelles et symboliques comme le 26 juillet qui marquera la fin de l'état d'urgence. Fin août, l'occupation permanente est censée reprendre. D'ici là, Nuit Debout phosphore sur des "marches" à travers la France. "On est confiant pour la suite: il y a beaucoup d'idées, beaucoup d'initiatives", se rassure Emmanuel.
Une série d'actions agit-prop
Et de facto, depuis plusieurs semaines, via les réseaux sociaux, Nuit Debout a déjà largement quitté la place de la République pour se démultiplier en une série d'actions d'agit-prop. Le Tour de France? Les nuitdeboutistes publient les guidelines pour "pirater" l'événement. Recours au 49.3 mardi? Les nuitdeboutistes se retrouvent aussitôt devant l'Assemblée. Motion de censure? Les nuitdeboutistes sortent une "motion citoyenne".
"Ils marquent Valls à la culotte sur la loi Travail. Mais est-ce durable? Pas certain", remarque Eddy Fougier, chercheur associé à l'Iris et spécialiste des mouvements contestataires. "La Manif pour tous aussi a agi ainsi mais c'est retombé. Sans structuration et leader véritable, c'est plus du happening pour du happening", poursuit le politologue qui constate que "les nuitdeboutistes se sont fait passer devant par les casseurs et ont été banalisés". Quant aux Indignés espagnols, auxquels Nuit Debout a souvent été comparé, Eddy Fougier rappelle qu'ils étaient "100 à 1000 fois plus nombreux" en 2011 à la Puerta del Sol de Madrid.
"Comment s'organiser quand on refuse le principe même de l'organisation?"
"J'en attendais plus, j'ai été déçue", lâche Louise, l'une des militantes les plus investies dans Nuit Debout à ses débuts et qui, depuis, a pris du champ. Certes, elle reconnaît des "actions créatives", estime que le mouvement a permis à des jeunes "de se politiser" et pense que "la convergence difficile avec les cheminots a eu lieu". "Mais comment s'organiser quand on refuse le principe même de l'organisation?", déplore-t-elle. Et de poursuivre: "Il n'y avait pas de projet directeur. Il y avait des partisans de la démocratie liquide, ceux de LaPrimaire.org, d'autres simplement contre le principe de démocratie représentative... Et puis, c'est vrai que la météo pourrie du printemps n'a pas aidé."

Un participant de Nuit Debout informe les passants, le 3 mai 2016 Place de la République à Paris.
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"Deux courants s'affrontent violemment, admet Patrick Farbiaz, cadre d'Europe-Ecologie-Les-Verts qui vient de publier Nuit Debout, les textes (éditions Les Petits matins). Un courant 'lutte des classes' et un courant 'démocratie réelle' dont les désaccords ne sont pas anodins." Selon ce militant, "on cherche une traduction politique de Nuit Debout qui ne peut être immédiate" en raison d'un "problème de maturation". Par exemple, "faut-il un revenu de base ou un salaire à vie? La question n'est pas tranchée mais ce n'est ni le lieu ni le moment pour régler ce débat." Mais, selon lui, Nuit Debout finira pas faire "émerger des milliers de listes citoyennes aux municipales" de... 2020.
"Nous allons pourrir la campagne des candidats" à la présidentielle
Certains ne voient pas aussi loin. "On doit s'imposer dans les débats de 2017 comme on l'a fait sur les places", confie Camille. "Ça peut se traduire par une campagne en faveur de l'abstention ou du vote blanc, par une candidature Nuit Debout, par le soutien à une autre candidature, par une "plateforme de la majorité"...
Les options sont ouvertes et comme d'habitude, loin de faire consensus. Une chose est sûre, selon le militant: "Nous allons pourrir la campagne des candidats qui ne vivent pas dans notre monde par des actions de ciblage." C'est le sens de l'"AG citoyenne numérique" - "pirater 2017" - qui s'est tenue le 5 juillet dans les locaux de Mediapart. "La politique, ce n'est pas que des politiciens à la télévision. Un autre monde est possible", assure Camille qui conclut: "Nous, on ouvre des portes". Quitte à en enfoncer quelques-unes, déjà bien ouvertes.
*Les prénoms ont été modifiés à la demande des personnes interviewées
