La Russie frappe un Etat de l'Otan

La Russie cherche par tous les moyens à couper les sources de ravitaillement des Ukrainiens. Y compris l'approvisionnement en armes. Pour cette raison, le général Christophe Gomart, directeur du renseignement militaire de 2013 à 2017, n'exclut pas une frappe russe sur une base militaire en Pologne. "Tout transite par la Pologne. S'ils n'arrivent plus à avancer en Ukraine, les Russes pourraient être tentés de viser une base militaire située de l'autre côté de la frontière. C'est plausible. Ce serait aussi une manière de tester l'Otan, de pousser les Américains et les Européens dans leurs retranchements", jauge notre expert. Pour ce faire, la Russie aurait probablement recours à des missiles longue portée, qui pourraient être lancés depuis l'Ukraine. La base située près de Jaroslaw, à deux pas de la frontière et à 110 kilomètres de Lviv, serait potentiellement visée.

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Cette frappe provoquerait à coup sûr une réaction de l'Otan. "Quelle serait-elle ? L'Alliance serait placée face à un dilemme", expose Christophe Gomart. L'article 5 du traité de l'Atlantique Nord prévoit une riposte de l'ensemble de l'organisation en cas d'agression d'un de ses membres. Mais les textes ne spécifient pas quelles formes peut prendre cette réplique. "Entrer en guerre, c'est ouvrir la voie à un engrenage, on ne sait pas jusqu'où ça peut aller. Ne pas entrer en guerre, ce serait aussi extrêmement compliqué. Au moment où la Suède et la Finlande demandent à entrer dans l'Alliance, on ne peut pas à la fois dire qu'on les protège et laisser un membre se faire agresser sans rien faire. C'est justement le but des Russes, montrer que l'Otan n'est pas une organisation fiable", estime le général Gomart. Le plus probable, à ses yeux ? Que l'Otan décide d'une frappe analogue, sur une base militaire russe : "Bien sûr, les Russes peuvent ensuite continuer, et on arrive à l'escalade."

Plutôt qu'un dérapage vers un conflit nucléaire, que les deux parties aimeraient éviter car il signifierait un risque de destruction définitive d'une partie de la planète - "une bombe nucléaire tactique, c'est de deux à trois fois Hiroshima", rappelle-t-il -, le général Gomart estime qu'une guerre de bombardements entre l'Europe et la Russie pourrait s'ensuivre. Le manque de blé pourrait provoquer des famines dans les plusieurs pays du monde, poussant les pouvoirs politiques à se positionner. "Pourrait-on imaginer que des pays d'Afrique ou d'Asie du Sud rejoignent la Russie ? Tout est possible", affirme Christophe Gomart. Et la France ? Le militaire note que les missiles longue portée de la Russie sont capables de toucher l'Hexagone "en quelques minutes". Et il n'existe actuellement aucun bouclier antimissile performant contre les missiles hypersoniques russes. Mais l'inverse est vrai aussi. Le haut gradé note d'ailleurs que notre position géographique, éloignée du théâtre des combats, nous sert plutôt, et que dans ces conditions Moscou n'a pour l'heure "aucun intérêt à attaquer la France directement".

L'ouverture d'un nouveau front

A deux kilomètres de la frontière avec l'Ukraine, les habitants de Cobasna vivent sur une poudrière. Ce village de Transnistrie, une région située à l'extrême est de la Moldavie et administrée par des séparatistes prorusses depuis 1992, à l'issue d'une guerre civile de cinq mois, abrite le plus grand entrepôt de munitions soviétiques d'Europe de l'Est. 22 000 tonnes de matériel y seraient stockées, gardées par des militaires russes refusant tout accès à des observateurs internationaux depuis vingt ans.

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Le 26 avril, les autorités locales de Transnistrie ont fait état de tirs en direction de Cobasna, une information non confirmée. S'agissait-il d'une intox destinée à semer la panique ? "Dans le contexte de la guerre en Ukraine, ce dépôt peut devenir un chiffon rouge, redoute un diplomate européen. S'il est ciblé par l'un ou l'autre des belligérants, cela pourrait entraîner une énorme explosion." Et embarquer la Transnistrie, et avec elle la Moldavie, dans la guerre.

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Ce scénario fait trembler l'Europe. D'autant qu'une série de mystérieux incidents ont bel et bien eu lieu le 25 avril en Transnistrie. Le bâtiment du "ministère de la Sécurité intérieure" a été touché par des grenades, à Tiraspol, la capitale de cet Etat fantôme - qu'aucun pays ne reconnaît - tandis que deux antennes radio ont été détruites non loin de là. Ukrainiens et Russes s'accusent mutuellement. "D'un côté, les Russes se disent qu'il faudra à un moment ou un autre jouer la carte transnistrienne s'ils lancent l'offensive sur la région d'Odessa, dans le sud de l'Ukraine", explique le chercheur Florent Parmentier, auteur de La Moldavie à la croisée des mondes (Editions Non Lieu, 2019). A 60 kilomètres seulement d'Odessa, la Transnistrie serait une base logistique commode pour l'armée russe. "De l'autre côté, les Ukrainiens estiment peut-être que, pour éviter la prise d'Odessa, mieux vaudrait "taper" les intérêts russes en Transnistrie de manière préventive", poursuit-il.

Le 21 avril, les déclarations d'un général de l'armée russe ont fait monter la tension d'un cran. "Le contrôle du sud de l'Ukraine est un autre passage vers la Transnistrie, où la population russophone est aussi victime d'oppression", a affirmé Rustam Minnekayev. Nul ne sait si ce haut gradé bluffait.

"Le risque d'extension du conflit est de plus en plus élevé, parce que la guerre perdure et crée ses propres dynamiques", souligne Florent Parmentier. Si Vladimir Poutine ouvre un nouveau front en Moldavie, l'Europe entière pourrait y être entraînée. Car la Roumanie, frontalière de la Moldavie à l'ouest, a des liens historiques avec ce pays. "Sur les 2,6 millions de Moldaves, au moins 800 000 ont aussi la nationalité roumaine, reprend notre diplomate européen. Il sera très compliqué pour Bucarest de rester les bras croisés." L'engagement de la Roumanie, membre de l'Union européenne et de l'Otan, changerait la donne. Et impliquerait au premier chef la France, aux commandes de la force de réaction rapide de l'Alliance atlantique en 2022.

La bavure, puis la surenchère

Le destin d'une guerre se joue parfois à une minuscule erreur de calcul. "Des missiles russes qui explosent à 20 kilomètres de la frontière polonaise, c'est vraiment tout proche, souligne Amélie Zima, chercheuse en relations internationales et auteure de L'Otan (Que sais-je ?, PUF, 2021). A ce moment-là, un rien nous sépare d'une frappe de la Russie sur un pays de l'Otan, avec des conséquences potentiellement dramatiques." En visant un centre d'entraînement ukrainien tout proche de la Pologne, le 13 mars, la Russie a réveillé le risque d'une bavure et d'un embrasement avec l'Alliance atlantique.

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"Quand vous avez autant de soldats, autant d'armes et autant de frappes militaires dans un espace commun qu'est l'Europe de l'Est, le risque d'une erreur d'appréciation ou de calcul se trouve décuplé", pointe un diplomate français. L'Otan comme la Russie gardent en tête le précédent de 2015, quand l'armée turque avait abattu un avion de chasse russe près de la Syrie. L'incident avait failli dégénérer en conflit ouvert entre Moscou et Ankara, avant que Recep Tayyip Erdogan ne ravale sa fierté et envoie une longue lettre d'excuses à Vladimir Poutine, six mois plus tard.

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Des deux côtés, on redoute l'erreur militaire, puis l'escalade entre puissances nucléaires. A la demande de Washington, un canal de communication a été établi début mars entre Russes et Américains, afin de s'informer mutuellement des mouvements de troupes à risque et éviter tout accrochage entre les armées. Le même système russo-américain avait été mis en place en Syrie à partir de 2015, quand les Etats-Unis bombardaient Daech et la Russie les ennemis de Bachar El-Assad.

Au-delà des échanges d'information, l'Otan scrute de près toute manoeuvre à risque de l'armée russe. "Les états-majors occidentaux savent tout en temps réel, ils observent les exercices militaires en Biélorussie ou les mouvements de troupes russes grâce à de nombreux satellites, explique Yohann Michel, analyste militaire à l'International Institute for Strategic Studies. Mais le risque d'escalade sur d'autres terrains demeure, la rationalité et les intentions des décideurs russes restent difficiles à cerner." Le corridor de Suwalki, qui sépare la Biélorussie de l'exclave russe de Kaliningrad, concentre toutes les craintes, mais les manoeuvres de la Russie dans la Baltique ou en mer Noire peuvent aussi déraper à tout moment. Et provoquer une escalade dont il est toujours difficile de sortir.

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D'autant que le Kremlin a le goût de la provocation et ne cesse de tester les limites occidentales. Au début de l'invasion, quatre avions de chasse russes ont ainsi été surpris au-dessus de la Suède. Plus grave, début mars, un drone militaire russe a traversé trois pays membres de l'Otan avant de s'écraser sur un parking près de Zagreb, capitale de la Croatie. Là aussi, les états-majors ont fait mine d'ignorer l'affaire, par crainte d'un embrasement, au grand dam des autorités croates. Les Occidentaux connaissent le prix d'une réponse militaire à un tel accident.

Taïwan : la guerre, mais pas tout de suite

Début avril, un quotidien hongkongais titrait : "Les États-Unis interviendraient-ils vraiment pour sauver Taïwan si la Chine attaquait ?" C'est dire si une offensive sur la petite île, considérée par Pékin comme une province rebelle, n'a plus rien d'une spéculation hasardeuse. Les Taïwanais le savent : il ne se passe plus une semaine sans qu'un aéronef chinois ne survole leur zone d'identification de défense aérienne. L'an dernier, l'île, séparée du continent par un détroit de 120 kilomètres, a enregistré 969 incursions chinoises, presque trois fois plus que l'année précédente. Manoeuvre d'intimidation ? Oui, mais pas seulement. "Pour la Chine, il s'agit également de se préparer et de tester les capacités de défense de l'île", détaille Mathieu Duchâtel, directeur du programme Asie à l'Institut Montaigne, auteur de "La Chine en 2022 : l'armée au coeur des enjeux".

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Cette intensification d'activité militaire serait-elle le signe d'une attaque imminente de la Chine, qui profiterait du détournement de l'attention de la communauté internationale pour mener à bien son projet de réunification ?

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"Ce n'est pas l'hypothèse la plus probable à court terme, nuance Mathieu Duchâtel, car précisément il y a des leçons opérationnelles à tirer pour Pékin du conflit ukrainien. L'idée d'une réunification par la force s'appuie le scénario d'une capitulation taïwanaise en quelques jours, avant une intervention des Etats-Unis. Or la situation en Ukraine montre que ce n'est pas aussi simple. Même avec une attaque massive, l'Ukraine a fait preuve d'une capacité d'absorption de ce premier choc qui a retardé l'entrée dans la deuxième phase."

Dans le cas de Taïwan, l'opération serait encore plus ardue, "avec des pertes très élevées pour la Chine, en cas d'opération amphibie ou aéroportée". Autre élément scruté de près : le rôle des alliés. "Pour l'instant, il n'y a pas de dispersion de l'attention américaine : qui imagine aujourd'hui qu'une offensive chinoise non provoquée sur Taïwan n'amènerait pas une implication directe des Etats-Unis ?, analyse le chercheur. Et si le peuple taïwanais démontre sa détermination à faire face, le soutien américain serait alors intensifié." Sans compter l'engagement militaire du Japon et de l'Australie dans le conflit.

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Une autre raison incite Pékin à la patience : la tenue du XXe congrès du parti communiste cet automne rend en effet peu probable une action militaire immédiate. Mais, une fois passé ce rendez-vous, qui doit permettre à Xi Jinping de prolonger son mandat à la tête de la Chine, l'année 2023 s'annonce particulièrement chaude. La perspective de l'élection présidentielle à Taïwan en 2024 risque d'attiser les tensions. "Qu'est-ce qui pourrait conduire à une déclaration de guerre ?, s'interroge Mathieu Duchâtel. Plus qu'un incident, ce serait une décision rationnelle chinoise de lancer une offensive, qui peut difficilement avoir lieu avant le XXe congrès du parti, à moins de la transformation de la situation ukrainienne en troisième guerre mondiale, ce qui changerait la donne."

Corée du Nord : la confrontation avec Kim Jong-un

Les scénarios pouvant conduire à des affrontements sur la péninsule coréenne ne manquent pas. "Un conflit pourrait débuter par la destruction d'un avion de ligne sud-coréen par la défense antimissile nord-coréenne, que cela soit intentionnel ou le fruit d'un accident. Un accrochage en mer est aussi envisageable", dresse Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique. En 2010, le ROKS Cheonan, un navire militaire sud-coréen, avait été coulé en mer Jaune par un sous-marin nord-coréen, causant la mort de 46 marins. En dépit de vives tensions à l'époque, aucune action militaire sud-coréenne n'avait été conduite en représailles. "On ne peut exclure que la réaction de Séoul serait différente douze ans plus tard", glisse Antoine Bondaz.

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Parallèlement, Kim Jong-un ne fait pas mystère de sa volonté d'accroître son arsenal stratégique. "Nous continuerons à prendre des mesures pour renforcer et développer les capacités nucléaires de notre nation à un rythme accéléré", a asséné le dictateur nord-coréen le 25 avril, à l'occasion d'un immense défilé militaire à Pyongyang. De l'autre côté de la frontière, le nouveau président élu de la Corée du Sud, le conservateur Yoon Suk-yeol, qui doit prendre ses fonctions le 10 mai, a promis d'adopter une ligne dure contre Pyongyang. Sans mécanisme efficace de désescalade, ou en l'absence de volonté politique de mettre fin aux tensions, un engrenage infernal pourrait dès lors s'enclencher.

"Le président élu Yoon Suk-yeol menace de mener une attaque préemptive contre la Corée du Nord en cas de signaux laissant présager une attaque nucléaire imminente de Pyongyang", pointe Cheong Seong-chang, chercheur au Sejong Institute de Séoul. Un sujet hautement inflammable en Corée du Nord. Début avril, Kim Yo-jong, l'influente soeur de Kim Jong-un, avait prévenu que Pyongyang pourrait, dans un tel scénario, utiliser l'arme nucléaire contre son voisin.

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"Ce type de rhétorique agressive de part et d'autre, associée à une mauvaise évaluation des actions adverses, pourrait mener à une escalade fatale", reprend Cheong Seong-chang. L'internationalisation du conflit pourrait suivre rapidement. "Une alliance militaire entre les Etats-Unis et la Corée du Sud a été signée en 1953, ce qui signifie que les garanties de sécurité devraient théoriquement s'appliquer, note Antoine Bondaz. De la même façon, un traité prévoit une assistance entre la Corée du Nord et la Chine en cas d'attaque contre l'un des deux pays." Que feraient, dès lors, les deux superpuissances ?

De son côté, la France - qui souhaite accroître ses moyens militaires dans la région indo-pacifique - pourrait être rattrapée par le conflit. Paris est notamment membre, avec une dizaine de pays, de la commission d'armistice militaire du commandement des Nations unies, créée à la fin de la guerre de Corée pour veiller au respect de cet accord. "Nous serions contraints juridiquement d'intervenir puisque nous sommes garants de cet armistice, note Antoine Bondaz. Il serait donc vraisemblable que la France se retrouve impliquée, et potentiellement militairement."