Au milieu des années 2000, Yaïr Lapid a reçu son père dans son talk-show hebdomadaire, l'émission la plus populaire de la télévision israélienne à l'époque. Tommy Lapid est alors ministre de la Justice et député d'un parti laïcard, Chinouï ("Changement"). A la manière des journalistes américains, le jeune homme s'approche du visage de son père et lui demande : "C'est quoi un Israélien ?" "Un Israélien, c'est toi", répond alors le ministre, les yeux remplis d'admiration.

Pour ce rescapé de la Shoah, né en Serbie avant la Seconde Guerre mondiale, son fils incarne l'archétype du sabra, l'Israélien de souche conquérant et sûr de lui, dépouillé des complexes et des traumatismes du juif de l'exil. Un homme normal, en somme. Dix ans plus tard, cette aspiration à la normalité deviendra le mantra du politicien Yaïr Lapid, nommé Premier ministre d'Israël le 30 juin.

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Charismatique et amateur de rock, le jeune Lapid prend conscience dès l'adolescence de son aura auprès de la "brenja", l'élite intellectuelle et culturelle israélienne. Il n'a pas trop à forcer les portes : son père fut lui aussi un journaliste en vue avant d'entrer en politique et sa mère, Shulamit, une écrivaine reconnue. Pistonné, il effectue son service militaire au journal de Tsahal, loin de la mythique Sayeret Matkal, l'unité d'élite de Tsahal où les Netanyahou, Barak et Bennett ont forgé leur légende. Revenu dans le civil, le réseau familial le propulse au coeur des grandes rédactions de Tel-Aviv. Après un passage remarqué au quotidien populaire Maariv, il s'impose à la télévision avec ses interviews incisives et son physique à la Clooney.

Tout jeune, il fonde son propre parti politique

Mais à 35 ans, Yaïr Lapid s'ennuie. Il décide alors de s'engager en politique. Pour établir une stratégie crédible, il se tourne vers un intime de la famille : Ehud Olmert, Premier ministre de 2006 à 2009. Ce dernier lui conseille de rejoindre le parti Kadima fondé par Ariel Sharon et dirigé alors par Tsipi Livni, la principale opposante à Benyamin Netanyahou. Mais Lapid se voit mal jouer les seconds couteaux. Sans la moindre expérience électorale, il fonde son propre parti : Yesh Atid ("Il y a un avenir").

En auscultant les enquêtes d'opinion qualitatives, Lapid se rend compte que les Israéliens perdent confiance en leurs hommes politiques et souhaitent de nouveaux visages. Qu'ils se préoccupent moins de la situation sécuritaire et davantage des problèmes de la vie quotidienne, tels le pouvoir d'achat ou les transports. Et qu'ils s'indignent de la dispense de service militaire accordée aux jeunes orthodoxes.

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Pour affiner un programme destiné à séduire l'Israélien "normal", Lapid s'entoure de personnalités de la société civile et de maires de villes moyennes comme Sdérot, Herzlya ou Bat Yam. A l'écoute de ses colistiers, Lapid ne leur impose qu'une règle : ne pas lui disputer la direction du parti durant au moins dix ans. Aux élections de 2013, son parti crée la surprise. Yesh Atid obtient 19 sièges à la Knesset et devient le deuxième parti israélien derrière le Likoud. Le journaliste vedette a réussi sa mue. "Aussitôt, j'ai vu tomber sur son visage un masque de gravité. Il portait les espoirs de millions de gens sur ses épaules", témoigne Ehud Olmert.

Le Premier ministre israélien Naftali Bennett (d) parlant à son ministre des Affaires étrangères Yair Lapid (g) pendant un conseil des ministres à Jérusalem, le 19 juin 2022

Yair Lapid avec Naftali Bennett, alors Premier ministre, pendant un conseil des ministres à Jérusalem, le 19 juin 2022

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Pour forcer Netanyahou à lui réserver une place de choix dans la coalition gouvernementale, Lapid va former un ticket avec Naftali Bennett, le jeune chef du parti des colons. Un allié déroutant pour un homme qui prône l'arrêt de la colonisation et la création d'un Etat palestinien. Mais les deux politiciens s'entendent bien et se donnent du "ahi" ("mon frère") lors de leurs apparitions publiques. Surtout, Lapid s'avère fin politique, cultivant un "en même temps" tout macronien. "Lapid parle seulement d'un avenir meilleur, résume Ronen Tsour, conseiller en stratégie politique. Il colle à vous. Il s'adapte à son électorat, au lieu d'essayer de l'emmener vers sa vision de l'Etat."

Une route sinueuse de premier opposant à Netanyahou

Nommé ministre des Finances en 2013, Lapid perd de sa superbe. L'autodidacte sans expérience maîtrise mal la technicité du budget et les subtilités de la machine d'Etat. Il finit par plier devant les coups de boutoirs d'un Netanyahou instruisant en permanence son procès en incompétence. En 2015, il quitte le gouvernement et laisse filer son électorat, aux élections suivantes, vers le parti travailliste. Lapid aurait alors pu rejoindre la cohorte des comètes médiatico-politiques. Mais il s'accroche.

Toujours présent à la Knesset, il pilonne quotidiennement Netanyahou, fragilisé par l'usure du pouvoir et plusieurs affaires de corruption. L'acharnement s'avère payant. En mars 2021, il obtient 17 sièges. Yesh Atid redevient le premier parti d'opposition, mais reste incapable de rassembler une majorité de députés. Alors, Lapid refait le coup de 2013 : un accord avec Bennett. Mais cette fois, il s'agit de détrôner Netanyahou, au pouvoir depuis douze ans sans discontinuer. Arrivé largement devant Bennett, Lapid n'hésite pas à s'effacer devant "son frère". Bennett débutera la rotation : il sera Premier ministre deux ans puis laissera la place à Lapid. Tout le monde sait que la coalition ne tiendra pas aussi longtemps, mais Netanyahou perd le pouvoir, c'est l'essentiel.

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Le gouvernement Lapid-Bennett rassemble toutes les sensibilités politiques du pays, depuis les nationalistes russophones d'Avigdor Lieberman, aux pacifistes du Meretz en passant par les islamistes du parti arabe Raam. Durant douze mois, Lapid s'emploie à arrondir les angles, à huiler les rouages de cette coalition improbable. "Au contraire de Bennett, Lapid fait preuve d'humanité avec chaque député, glisse un attaché parlementaire. Il parvient à créer une cohésion malgré les différences idéologiques."

Au ministère des Affaires étrangères, Lapid se montre plus à l'aise qu'aux Finances. Chaleureux et consensuel, il tranche avec la rugosité de l'équipe précédente. Même s'il ne cède rien sur le fond et défend une ligne dure sur le nucléaire iranien ou la menace islamiste. Sur la colonisation en Cisjordanie, repartie de plus belle sous Bennett, il ne moufte pas. "Lapid est un Israélien typique dans le sens où il ne connaît rien des Palestiniens et de leur souffrance", ironise dans un éditorial Gideon Lévy, la bête noire des colons.

Interviewés dans un documentaire diffusé en 2018, la plupart des partenaires politiques de Yaïr Lapid doutaient de sa capacité à incarner la fonction de Premier ministre. "Je l'imagine mal dans une galerie de portraits à côté de Ben Gourion, Rabin ou Sharon", confiait l'un d'eux. Pourtant c'est bien l'ancien animateur vedette qui accueillera Joe Biden sur le tapis rouge du tarmac de l'aéroport de Tel-Aviv, le 13 juillet prochain. Il restera Premier ministre jusqu'aux élections du 1er novembre, tout en se battant pour empêcher le retour au pouvoir de Netanyahou.