Elle est arrivée en France, en toute discrétion, le lundi 17 août après avoir passé plus de cinq ans en Syrie. Après un passage devant le juge d'instruction en charge de son dossier, cette mère de famille âgée d'une cinquantaine d'années et blessée à l'oeil a été immédiatement incarcérée. Sept autres Françaises - toutes veuves de djihadistes - devraient également être expulsées dans les prochaines semaines avec leurs 13 enfants. Le plus jeune n'a que quelques mois, le plus âgé est une adolescente de 15 ans. Ces opérations, qui auraient dû avoir lieu plus tôt, ont été retardées par les mesures sanitaires imposées par l'épidémie mondiale de Covid-19.
Le retour en France s'effectue dans le cadre du "protocole Cazeneuve", un accord de coopération policière entre Ankara et Paris, signé en septembre 2014 par l'ancien ministre de l'Intérieur de François Hollande. Il ne s'agit pas d'un rapatriement. Le texte ne laisse pas le choix aux autorités françaises : elles doivent récupérer leurs ressortissants lorsque la Turquie l'exige. Ces six dernières années, près de 250 Français ont ainsi été renvoyés en France en vertu de cet accord. Ces 8 femmes sont en effet sous le coup d'un mandat d'arrêt international.
Livrée à un groupe mafieux
Quelle est leur histoire ? Âgée de 28 ans, Emilie K. part en Syrie en mars 2014. Deux ans plus tard, elle s'enfuit de l'État Islamique (EI). Payés pour l'amener jusqu'à la frontière turque et l'aider à la traverser, les passeurs la livrent en réalité à un groupe mafieux. D'abord incarcérée dans une prison de la province au nord d'Alep, elle est ensuite confiée à un ancien membre d'un groupe combattant rebelle. Pour la laisser partir, il réclame 15 000 euros à sa famille originaire de Chambéry, mais très vite, les contacts se raréfient. Pendant quatre ans, la jeune femme va rester séquestrée avec une autre Française, plus âgée. En novembre 2019, après plusieurs mois de silence, elle envoie un message de désespoir à sa mère. "Maman, il faut que tu ailles à l'ambassade à Paris. Demande de l'aide. Il nous a mis dans une maison, il connait tout le monde, on ne peut rien faire. Si je ne téléphone pas, c'est que je ne peux pas. Il ne nous laisse pas appeler." En France, sa mère va remuer ciel et terre pour aider sa fille. En vain. Finalement, le 18 mai 2020, la jeune femme envoie un nouveau message audio, toujours via WhatsApp. Elle parle vite, des sanglots dans la voix. "Maman, le bonhomme qui nous détient depuis quatre ans est venu dans la maison où on était enfermées, il nous a dit : "Vous allez partir en Turquie et après, vous irez à l'Ambassade de France." [...] On va se revoir et je vais m'occuper de toi. Pardonne-moi." Condamnée à 20 ans de prison par une cour d'assises spéciale pour son implication dans une filière de djihadistes français, Émilie K. va maintenant être incarcérée, en attendant d'être rejugée.
Pour se rendre aux autorités turques, deux autres ont dû traverser la Syrie d'est en ouest, après s'être évadées du camp de Al Hol, au nord-est du pays. Pour sortir de cette immense enceinte où elles étaient retenues avec 11 000 femmes et enfants de djihadistes étrangers, elles ont négocié avec des réseaux de passeurs très organisés. Moyennant 9 000 à 12 000 euros, elles ont été prises en charge par des groupes mafieux, cachées dans les coffres de voitures pour être transportées jusqu'à la frontière turque près de Tal Abyad, hors de la zone contrôlée par les autorités kurdes. Pour l'une d'elles, blessée et mère d'un jeune enfant, c'était le seul moyen de rentrer en France après cinq années passées en Syrie. "Des centaines de femmes fuient Al Hol, je ne suis pas un cas isolé. Les conditions y sont déplorables et après un an d'attente, rien n'avait bougé", nous disait-elle, après son évasion, en avril dernier.
Elle décide de s'échapper et se rend aux forces turques présentes dans le nord de la Syrie. "Livrées à elles-mêmes, sans aucun contact avec les autorités françaises, ces femmes choisissent de s'évader, mettant leurs enfants en danger, commente Marie Dosé, l'avocate de plusieurs femmes françaises toujours retenues dans les camps de déplacés en Syrie. Les laisser quitter ces camps accroît en outre l'insécurité dans la région." Certaines femmes de djihadistes parviennent en effet à passer entre les mailles du filet. Et certaines, comme Amel[1], sont loin d'être repenties.
Une source potentielle de précieuses informations
Dans le "groupe des huit", c'est la plus ancienne - et la plus aguerrie. En 2012, elle part en Syrie avec son mari et leurs 4 enfants. A l'époque, l'État islamique n'est pas encore proclamé. En huit ans, Amel connait la naissance de l'EI en juin 2014, la vie au coeur de l'organisation terroriste, la mort de son mari en Irak en 2016, puis la fuite, au fur et à mesure des pertes territoriales des djihadistes. Une défaite qui se termine à Baghouz, près de la frontière irakienne, en mars 2019. Les Forces démocratiques syriennes l'arrêtent et l'emmènent avec ses enfants dans le camp de Ain Aissa, à 50 kilomètres au nord de Raqqa. Le 13 octobre 2019, en pleine offensive de l'armée turque, les gardiens du camp leur ordonnent de quitter les lieux. Des dizaines de femmes de toutes nationalités se retrouvent sur la route. Elles sont récupérées par des groupes mafieux et rassemblées dans plusieurs maisons, près de la frontière syrienne. En juin dernier, Amel est arrêtée avec ses quatre enfants alors qu'elle tentait, selon nos informations, d'entrer illégalement en Turquie, probablement pour s'y cacher. Comme de nombreuses Françaises restées en Syrie, Amel voulait éviter d'être expulsée vers Paris, synonyme d'incarcération et, surtout, de séparation d'avec ses enfants. Elle va se retrouver prochainement derrière les barreaux. Son témoignage est très attendu par la justice. Elle a en effet croisé de nombreux djihadistes français et leurs épouses, et pourrait fournir de précieuses informations aux autorités policières. Reste à savoir si elle acceptera de répondre aux questions des juges.
[1] Son prénom a été modifié.
