Des banderoles XXL à l'effigie du "héros national" déployées en plein coeur de Téhéran, au dévoilement d'une fresque murale le long d'un boulevard à son nom à Qom, en passant par des posters de lui vendus dans les rues de Bagdad ou accrochés à Gaza et au Liban, l'Iran et ses alliés ont rendu hommage au "martyr", le général Soleimani, assassiné il y a un an par une frappe américaine.

Massoud, étudiant en chimie, a participé à la cérémonie organisée dans la mosquée de l'Université de Téhéran en présence des membres de la famille de Soleimani : "Je suis venu ici pour dire aux Américains que nous sommes là, que nous continuerons le chemin du martyr Soleimani, et que nous ne laisserons jamais seuls nos amis et frères en Irak ou en Syrie, quoi qu'il en coûte."

Un discours en phase avec celui des autorités et des représentants des groupes et organisations proches du régime qui depuis vendredi, lors de nombreuses cérémonies, renouvellent leur soutien à "l'axe de résistance". Selon Mohammad Marandi, Directeur de l'Institut d'Etudes américaines à l'Université de Téhéran : "L'Iran et ses alliés sont aujourd'hui plus forts que jamais. Supposer qu'un homme meurt et que tout s'écroule est un non-sens, poursuit le politologue, proche du régime, la politique iranienne dans la région est celle de la continuité, comme la politique iranienne à l'égard des Etats-Unis."

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L'assassinat du général avait pour objectif de décapiter le serpent de l'expansionnisme iranien dans la région, ou tout du moins son symbolique porte-étendard. C'est lui, Soleimani, commandant depuis 1997 de la force Al-Qods, unité d'élite des Gardiens de la Révolution chargée des opérations extérieures, qui sera l'architecte d'un système de milices régionales implantées au cours de la dernière décennie, aussi bien sur le terrain militaire, que politique et social.

Hachd al-Chaabi irakien à l'image du Hezbollah libanais

En Irak, après la chute de Saddam Hussein qui débarrasse l'Iran de son principal ennemi, puis l'invasion américaine en 2003, Soleimani tisse la toile de l'influence iranienne en développant un réseau de milices chiites, regroupées sous la bannière des Hachd al-Chaabi, acquises à la cause de la République islamique, dont le principal objectif est d'en finir avec la présence américaine.

Parallèlement, ces proxies s'implantent fermement dans le tissu politique, social et économique irakien, comme l'explique Raz Zimmt, chercheur à l'Institut d'Etudes de sécurité nationale de Tel Aviv, spécialiste de l'Iran, conseiller auprès de l'armée israélienne : "Pour asseoir son influence, l'Iran a plusieurs cordes à son arc. D'abord le soutien militaire aux milices pro-iraniennes, puis l'influence politique à travers ses contacts avec les leaders politiques en Irak. Ensuite, on constate que l'Iran tente de développer ses relations économiques avec l'Irak et d'autres acteurs régionaux pour contourner les sanctions américaines. Enfin, l'Iran s'implique dans les activités culturelles et religieuses de l'Irak."

Si Téhéran, affaibli par les sanctions, n'a ni les moyens, ni l'intention de répliquer fermement à l'assassinat de Soleimani, c'est surtout qu'il poursuit un autre objectif. Développer et renforcer d'une part ces bases arrières militaires, mais aussi l'assise politique de ces milices pro-iraniennes dans les pays où elles opèrent, à l'image de ce qui a été fait avec le Hezbollah au Liban. Pour Raz Zimmt, "le but est de servir ses intérêts nationaux. Donc ce n'est pas seulement la question d'étendre son contrôle physique qui est en jeu, mais davantage d'atteindre un niveau d'influence qui satisfasse ses intérêts."

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D'après l'administration américaine, l'Iran dépenserait en moyenne 2,7 milliards de dollars par an en Irak, en Syrie, au Yémen et au Liban, auxquels s'ajoutent quelques millions de dollars d'aide attribués aux groupes islamistes palestiniens, soit moins de 1 % du PIB du pays. C'est peu, mais ils sont nombreux en Iran à considérer que le pays a d'autres priorités. "Il paraît que Soleimani aurait donné une fois 22 millions de dollars au Hamas, nous confie Reyhaneh, enseignante à la retraite, moi j'aimerais savoir combien ils ont dépensé pour acheter des vaccins contre le Covid. On dit que l'Iran dépense peu dans la région, mais comparé avec ce qu'ils dépensent pour les écoles, ou les quartiers précaires, c'est encore choquant pour beaucoup de gens ici."

Sur le marché irakien, les Hachd al-Chaabi investissent le tissu économique. Présents dans les entreprises de bâtiment public, les compagnies pétrolières, elles ont également participé à la construction d'hôpitaux mobiles pour traiter les patients atteints de la Covid-19.

Cependant ces organisations permettent aussi à l'Iran de contourner les sanctions, en injectant via le marché noir, des liquidités au coeur de l'économie. Peu d'informations circulent à ce sujet, mais un rapport de la London School of Economics and Political Science a mis en évidence le cas de l'Asaïb Ahl al-Haq dans la ville de Jalula : la milice aurait gagné 300 000 dollars par jour en taxant illégalement la population.

De l'arc chiite au cercle de feu

Le déploiement des milices iraniennes en Irak, dont les chiffres officiels restent un mystère, mais estimées à plus de 100 000 hommes, avait donné naissance en 2004 à l'expression "croissant chiite". Une zone géographique et religieuse, source de nombreux fantasmes, mais une réalité géopolitique, faite d'alliances stratégiques, d'intérêts territoriaux et énergétiques aussi, qui traverse l'Irak, la Syrie, jusqu'au Liban, en passant par Gaza.

Tous ces groupes armés locaux n'ont pas un degré d'obédience à la République islamique comparable à celui du Hezbollah au Liban, financé et téléguidé militairement par Téhéran, mais tous sont également entrés en action à la faveur de guerres civiles, officiellement pour lutter contre l'invasion ou l'hégémonie américaine, et pour combattre les groupes islamistes radicaux.

La position du régime sur ces proxies, terme qu'il rejette, est sans ambiguïté, assure Mohammad Marandi : "L'Iran est présent en Syrie parce que le gouvernement syrien le lui a demandé, en accord avec les lois internationales. Il s'agissait d'empêcher la Syrie de tomber entre les mains de l'État Islamique et d'Al Qaeda. La seule raison pour laquelle le Hezbollah est une force politique majeure au Liban, est parce qu'il a le soutien du peuple. Le Hezbollah a des membres au parlement, dans le gouvernement, il fait partie de la société civile libanaise. C'est aussi le cas des Hachd al-Chaabi en Irak."

Mais l'Iran cherche-t-il désormais à établir un "cercle de feu" autour d'Israël, comme l'évoquent certains analystes ? Une hypothèse que le régime balaie d'un revers de la main, mais qui est certainement à l'origine du marathon diplomatique qui a conduit récemment l'Etat Hébreu à signer les "Accords d'Abrahams" avec les Émirats arabes unis et Bahreïn et à normaliser ses relations avec le Maroc. "Les efforts d'Israël pour améliorer ses relations avec les monarchies du Golfe peuvent être considérés comme une stratégie visant à développer la coopération avec certains états contre notre ennemi commun, l'Iran, dans le but de rendre une éventuelle confrontation plus facile," nous confirme Raz Zimmt.

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Une volte-face également rendue possible par la lassitude à l'égard de la cause palestinienne dont le délaissement n'est aujourd'hui plus tabou, y compris en Arabie Saoudite où la question divise la famille royale. Mais pour Mohammad Marandi, sacrifier les intérêts palestiniens pourrait s'avérer contre productif : "Nous savons que les opinions publiques arabes sont absolument contre. Donc ce n'est pas à leur bénéfice, pas dans leurs intérêts. Plus ces régimes dictatoriaux se rapprochent d'Israël, sous la pression des Etats-Unis, plus ils perdent en légitimité aux yeux de leur population, donc c'est à l'Iran que cela bénéficie."

Les monarchies du Golfe et les pays arabes qui cherchent à normaliser leurs relations avec Israël, privilégieront-ils le "soft power" au pragmatisme face à la menace iranienne ? Pour Raz Zimmt, un autre élément pèse désormais dans ce choix épineux : "Je dirais qu'ils ont au moins appris qu'ils ne pouvaient pas se fier aux Etats-Unis et que peut-être, devraient-ils chercher d'autres moyens d'assurer leurs intérêts, et la normalisation des relations avec Israël, puissance régionale, est l'un des moyens d'affronter cette menace iranienne".

Reste à voir quelle sera la posture de Joe Biden, qui prend ses fonctions le 20 janvier prochain, et qui a annoncé vouloir un retour dans l'accord sur le nucléaire iranien, signé en 2015 et dénoncé par Trump.