En quatre ans, au fil des massacres perpétrés sous nos yeux, la Syrie est devenue un gouffre monstrueux. Un abîme qui paralyse l'action humanitaire, qui donne tort aux prédictions successives, qui tourne en dérision les experts militaires, qui humilie les diplomates. La prise de Palmyre par Daech, la semaine dernière, vient ajouter à la destruction de ce pays un épisode décisif et démontre, une fois de plus, que le grand vide du directoire mondial fait le lit des pires barbaries.
En expert de la communication terroriste, Daech a planté son drapeau sur le musée archéologique de la cité de la reine Zénobie, soulevant, comme programmé par les djihadistes, un émoi international qui surpasse l'indignation engendrée par les ignobles tueries perpétrées par l'armée de Damas. Quelques jours après le décès de plusieurs de ses chefs, tués par un raid de l'armée américaine, Daech prouve que ses capacités militaires ne sont toujours pas atteintes, et ce, malgré un an de bombardements aériens en Irak et les nombreuses offensives menées par l'armée régulière en Syrie. Peu avant Palmyre, Daech s'est également emparé de la ville de Ramadi, en Irak, une autre conquête majeure.
Le cuisant revers subi à Palmyre
Le désastre que représente la chute de Palmyre apparaît à maints égards déterminant : s'emparer de ce trésor inestimable du patrimoine de l'humanité est un fait d'armes destiné à frapper les esprits du monde entier et à envoyer aux autres formations terroristes de la zone un signal de ralliement susceptible de leur imposer un leadership. Tadmor (le nom arabe de Palmyre) est un enjeu tactique de tout premier plan : elle abrita, sous le règne de Hafez el-Assad, une des prisons les plus féroces du pays, où les islamistes, notamment, étaient traités avec une dureté hors du commun.
Cette ville de 70 000 habitants représente un verrou essentiel au centre de la carte, dont la possession permet le contrôle du vaste désert qui s'étend jusqu'à la frontière de l'Irak : non seulement Daech étend ainsi son emprise sur la moitié du territoire syrien (Deir ez-Zor, dans l'est, Raqqa, dans le nord, et une présence massive à Alep, à Hassetché et à Hama) mais, compte tenu des vastes pans de territoire passés aux mains des autres branches djihadistes, dans le nord et le sud du pays, le gouvernement de Damas n'a plus d'autorité réelle que sur 20 à 25% de la Syrie. Bien que l'étendue qu'ils tyrannisent soit peu peuplée, les combattants au drapeau noir détiennent désormais la totalité des postes-frontières avec l'Irak. Ils se trouvent de surcroît en position de menacer Homs, et peut-être Damas.
Autant dire que le revers cuisant subi à Palmyre par Bachar el-Assad pose directement la question de la survie de son régime. L'armée régulière syrienne, bien que renforcée par des livraisons d'armes russes, des milliers de combattants iraniens, des troupes aguerries envoyées par le Hezbollah, mouvement chiite libanais, ne semble plus être en état de reprendre le terrain perdu; elle est frappée par des désertions massives et s'effrite sous l'effet d'une démotivation croissante.
Aucune alternative au carnage
Tandis que la galvanisation des volontaires de Daech, notamment les étrangers (Tchétchènes, Européens de l'Ouest...), étonne tous les observateurs. Il y a désormais entre l'Irak et la Syrie une continuité territoriale frappée du sceau mortel de l'Etat islamique ; pire encore, il existe une emprise idéologique sunnite qui s'affirme conquérante et victorieuse sur tous les chiites et qui dépasse de loin la dimension d'une organisation terroriste.
Devant cette catastrophe, toutes les parties au conflit sont plongées dans un embarras inextricable. Ceux qui, en Europe ou aux Etats-Unis, soutiennent qu'il faut renouer le dialogue avec Bachar el-Assad sont soudain pris de vitesse. Il est trop tard, y compris pour cette mauvaise idée. Les Occidentaux, comme les Russes, n'ont pas su construire la moindre alternative au carnage ; ni aux crimes d'Assad, hier, ni aux horreurs commises par Daech, aujourd'hui. C'est pourtant dans l'élaboration d'une vraie solution politique commune que se trouve la seule possibilité de sortir la Syrie de l'enfer.
