Épisode 1 : Où l'on voit que l'opinion publique a été constamment tenue à l'écart du conflit
"Les nations occidentales n'ont pas eu la volonté politique d'envoyer 1000 combattants aguerris régler en quelques semaines le sort de la poche de Hajin et épargner à la population plusieurs mois de guerre." Cette phrase est extraite d'un article, "La bataille de Hajin : victoire tactique, défaite stratégique ?", publié en février dernier dans la Revue Défense nationale (RDN). Le texte a fait l'effet d'un obus lancé dans le débat public. Son auteur est bien placé pour s'exprimer. Le colonel François-Régis Legrier a dirigé la Task Force Wagram - l'artillerie française positionnée à la frontière irako-syrienne - d'octobre 2018 à février 2019. Et son verdict stratégique sur les choix militaires de la coalition internationale, France comprise, pour venir à bout du dernier bastion du groupe État islamique, dans l'Est syrien, est sans appel. "In fine, la question qui se pose est de savoir si la libération d'une région ne peut se faire qu'au prix de la destruction de ses infrastructures (hôpitaux, lieux de culte, routes, ponts, habitations, etc.)", s'interroge l'officier, avant de conclure : "Certes, la bataille de Hajin [de septembre 2018 à janvier 2019] a été gagnée mais de façon très poussive, à un coût exorbitant et au prix de nombreuses destructions." La ministre des Armées, Florence Parly, s'est aussitôt mise en colère. L'article a disparu du site Internet de la revue. Les propos auraient pu ternir d'avance la victoire remportée le 23 mars suivant par les Forces démocratiques syriennes (FDS). L'armée arabo-kurde alliée à la coalition internationale annonce "officiellement la fin de tous les combats et la victoire contre le groupe État islamique et la "défaite territoriale" de celui-ci. Les djihadistes de Daech, le "califat" dirigé par Abou Bakr al-Baghdadi, qui s'étaient emparés en 2014 d'un territoire grand comme la Hongrie, à cheval sur la Syrie et l'Irak, venaient de rendre les armes dans la ville syrienne de Baghouz, entre l'Euphrate et la frontière irakienne. L'opération "Roundup", lancée par la coalition au printemps 2018, a fini par écraser sous des milliers de tonnes de bombes les dernières positions du groupe État islamique (EI) dans l'est de la Syrie. Et laissé, à des kilomètres à la ronde, des ruines, encore des ruines, et des dizaines de milliers d'habitants meurtris. Du chaos syrien nous sont essentiellement parvenues des images du martyre d'Alep, la ville rebelle, détruite par les forces de Bachar el-Assad et les différentes factions djihadistes. Et si peu des effroyables destructions entraînées par les bombardements de la coalition.

Raid aérien de la coalition internationale sur la ville de Raqqa en Syrie lors du siège de la ville occupée par les djihadistes de l'Etat Islamique (2017)
© / afp.com/DELIL SOULEIMAN
Eté 2017. L'offensive contre Raqqa bat son plein. La reprise de la capitale du territoire contrôlé par l'EI, dans le centre de la Syrie, constitue un objectif majeur pour la coalition. Dans une maison réquisitionnée et transformée en "media center", les journalistes sont tenus à quelques kilomètres du front. "Nous perdions des heures à palabrer avec un commissaire politique kurde pour obtenir le droit de nous approcher de la ligne des combats", se souvient l'un d'eux.
Officiellement, le maintien à distance s'explique par des raisons de sécurité : "Mais tout le monde savait bien que les YPG [Unités de protection du peuple, la branche syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK)] ne faisaient qu'appliquer les consignes de la coalition, pour le verrouillage de l'info." Pendant ce temps, dans le lointain, les gros champignons noirs produits par les bombardements s'élevaient au-dessus de la ville. "Il y a eu très peu d'images de cette bataille. Nous n'avons vu ni ses morts ni ses blessés, ou si peu." Pourtant, de l'aveu même de l'état-major américain, aucune ville n'avait été autant bombardée que Raqqa depuis la guerre du Vietnam.
En civil, les forces spéciales françaises agissent sur le terrain
Un scénario analogue s'est répété dans les localités de Baghouz, Hajin, Al-Soussa et Al-Chaafa pour chasser les djihadistes. Habitations, bâtiments publics et infrastructures ont été détruits, loin du regard du monde, laissant les populations civiles abandonnées dans le plus grand dénuement. Strictement encadré par des combattants des FDS, un reporter qui souhaite garder l'anonymat (nous l'appellerons "Martin"), est entré dans Hajin au mois de janvier dernier.
Les dégâts sur le terrain lui permettent de reconstituer la bataille qui a fait rage à la fin de 2018 : "Plus on avançait et plus les impacts étaient énormes. Sur les routes goudronnées, des trous pouvaient atteindre 10 mètres de diamètre, ce qui correspond aux dégâts d'une bombe de 1 tonne." Deux ans avant, il avait couvert avec une grande liberté de mouvement la reprise de Mossoul, bastion de l'EI en Irak : "La politique de la coalition en matière d'accès à la lutte contre Daech a changé du tout au tout. Nous sommes passés du grand show à une communication beaucoup plus fermée."
Retour en février 2019, dans Al-Chaafa reprise aux djihadistes. La ville n'est pas encore entièrement sécurisée. En embuscade, quelques snipers de Daech se dissimulent dans des maisons. Martin, le journaliste, aperçoit quatre hommes sur le toit d'une maison à deux étages. Ils sont équipés de matériel optique "pour repérer des cibles" et d'une antenne de communication par satellite. Un missile antichar, de ceux qui servent à détruire les voitures utilisées pour les attentats suicides, est posé sur le parapet, en diagonale, à portée de mains.
Pantalons beiges de trekking, lunettes de soleil, les hommes sont en civil. Ce sont des militaires, des Occidentaux. "A leur attitude, je comprends qu'ils sont français. Évidemment, il est hors de question de les montrer." Car, officiellement, Paris n'a pas engagé de forces terrestres en Syrie. Et de la guerre que la France mène sur ce territoire depuis quatre ans ne nous parviennent que quelques échos, affaiblis par les 3000 kilomètres qui nous en séparent. C'est une tradition de la République française, tout se passe en "secret", déplore le colonel à la retraite et analyste Michel Goya : "Le public n'est pas informé des décisions. C'est un vrai problème pour la démocratie."
Épisode 2 : Quand les attentats du Thalys puis de Paris précipitent l'entrée en guerre de François Hollande
Blême, François Hollande se tourne vers son état-major. "Et s'il avait réussi son coup ?" Le 21 août 2015, le Marocain Ayoub el-Khazzani, 25 ans, armé d'un fusil d'assaut AKM et d'un pistolet automatique, vient d'être maîtrisé par des passagers alors qu'il s'apprêtait à commettre un carnage dans le Thalys reliant Amsterdam à Paris. On ne le sait pas encore, mais il appartient à la cellule terroriste franco-belge qui, autour d'Abdelhamid Abaaoud, organisera les attentats de Paris et Saint-Denis du 13 novembre 2015 et ceux de Bruxelles, en mars 2016. Le président français veut réagir vite. L'ordre de frapper en Syrie est donné. Jusque-là, la France s'était contentée de participer aux actions de la coalition internationale uniquement sur le sol irakien. Mais elle avait refusé d'engager des troupes en Syrie, pour ne pas venir en aide, même indirectement, au régime de Bachar el-Assad. "C'était la position de Laurent Fabius [alors ministre des Affaires étrangères] contre celle de Jean-Yves Le Drian [Défense]. Tout a basculé avec le Thalys", précise une source proche de François Hollande.
Le 16 novembre 2015, trois jours après les attaques perpétrées par les commandos d'Abaaoud à Paris et à Saint- Denis (130 morts et plus de 350 blessés), le président, sous le choc, annonce devant le Parlement réuni en Congrès, sa décision d'"intensifier les opérations [de la France] en Syrie". François Hollande se pose en chef de guerre et promet une vengeance impitoyable : "La France est en guerre. Les actes commis vendredi soir à Paris et près du Stade de France sont des actes de guerre. [...] Ils sont le fait d'une armée djihadiste, le groupe Daech, qui nous combat parce que la France est un pays de liberté, parce que nous sommes la patrie des droits de l'Homme. [...] Hier soir, j'ai donné l'ordre à 10 chasseurs bombardiers français de larguer leurs bombes sur le fief de Daech à Raqqa. [...] Il faut plus de frappes. [...] Notre ennemi en Syrie, c'est Daech."

Le Président François Hollande, en visite aux forces françaises engagées contre Daech (décembre 2016)
© / STEPHANE DE SAKUTIN / POOL / AFP
Les raids français sur Raqqa, capitale du "califat" en Syrie, redoublent. Les avions français s'envolent du porte-avions Charles-de-Gaulle, des Émirats arabes unis et de la base Prince-Hassan, située dans le désert jordanien, à quelques encablures des frontières irakienne et syrienne, pour aller pilonner les djihadistes dans leur dernier réduit, dans la vallée de l'Euphrate en Syrie. Jusqu'à 12 appareils français ont été utilisés, au plus fort de la campagne de bombardements, épaulés par un avion de reconnaissance bourré de capteurs et par le Transall C-160 Gabriel, qui intercepte les communications ennemies. LaTask Force Wagram,avec ses batteries d'artillerie déployées en Irak, est l'autre pilier de ce dispositif. C'est à une guerre menée à bonne distance du théâtre des opérations terrestres que se joignent les forces françaises.
Peu après l'irruption de Daech, en 2014, l'entrée en scène des avions de la coalition internationale avait changé la donne. Quatre années durant, un tapis de bombes devancera les Kurdes des unités YPG dans leur progression au sol. Sur le théâtre syrien, la bataille de Kobané (septembre 2014-janvier 2015), ville frontalière de la Turquie, marque le premier coup d'arrêt de l'expansion fulgurante du jeune EI. Malgré une résistance acharnée des djihadistes et le trouble jeu d'Ankara, qui maintient sa frontière close, les Kurdes finissent par repousser Daech.
Le jour de la libération, une odeur de mort flotte sur la place de la Liberté. Des dizaines de cadavres de djihadistes gisent au hasard des ruines, pulvérisés par les bombes, ensevelis sous les gravats. "Le plomb a volé sans interruption pendant quatre mois. C'était très dur, avec des plages de quinze ou seize heures de tirs sans relâche", témoigne Rebwar, un jeune combattant kurde. Reconquise, réinvestie par ses habitants, mais martyrisée, la ville est détruite "à 70%". Plus de 700 frappes ont été nécessaires, estime alors Asmat Cheikh Hassan, "ministre de la Défense" du canton autonome kurde de Kobané.
Interdiction de filmer les Français
L'aviation française ne se joindra à la coalition en Syrie qu'après les attentats de 2015. Depuis Kobané, les combattants des YPG constituent le bras armé de l'Occident, la force au sol dans cette guerre par procuration. De parias les Kurdes deviennent des héros aux yeux des Occidentaux. Fers de lance de l'opération "Colère de l'Euphrate", ils lancent la contre-offensive vers le Sud syrien, délivrent la ville carrefour de Manbij en août 2016, puis Raqqa, avant de repousser l'ennemi vers l'est en suivant la rive orientale du grand fleuve, jusqu'au cul-de-sac de Baghouz. L'Euphrate dessine une nouvelle séparation.
Au sud et à l'ouest, la zone contrôlée par le régime de Bachar el-Assad, appuyé par la Russie et l'Iran. Au nord et à l'est, le territoire tenu par les Kurdes et leurs alliés arabes au sein des Forces démocratiques syriennes (FDS), soutenus par la coalition internationale, mais sous la menace de la Turquie. Chacun fait sa guerre, sur sa rive. La "capitale" de l'EI en Syrie, Raqqa, est assiégée pendant de longs mois, bombardée sans relâche. Le 3 juillet 2017, les hauts murs d'enceinte en forme de fer à cheval, construits au VIIIe siècle par les califes abbassides, sont franchis.
Le lendemain, jour de la fête nationale aux États-Unis, un convoi américain composé de plusieurs dizaines de camions chargés d'armes lourdes, de véhicules blindés et d'engins de terrassement fait son entrée en fanfare. Les forces spéciales américaines, plusieurs centaines d'hommes dotés de blindés Humvee et de pick-up hérissés de mitrailleuses, sont très visibles à chacune de ces batailles. Des unités au sol qui encadrent les milices arabo- kurdes, guident les frappes, fournissent du renseignement et mènent des opérations spéciales. Les Britanniques et les Italiens sont là, plus discrets.
Quid des Français? A Raqqa, plusieurs dizaines d'entre eux occupent une villa pourvue d'une improbable piscine, près d'un pont détruit sur le front Ouest. Mais les reporters qui les croisent sur le terrain ont l'interdiction formelle de les filmer, de les photographier. Et même de leur adresser la parole! Pourtant, déjà en 2015, juste après la victoire de Kobané, une base française s'était établie sur la colline de Mistenour, en surplomb de la ville. Les forces spéciales se sont aussi installées dans une ancienne usine de ciment Lafarge transformée en base militaire, comme l'indique, dès 2016, Le Monde... Mais, officiellement, il n'y a pas de forces françaises terrestres engagées. La réponse du ministère des Armées est immuable : "Aucun commentaire."
Épisode 3 : Où l'on apprend que la France renonça à une frappe contre Abdelhamid Abaaoud en raison du risque élevé de morts civils.
"La France est le deuxième pays frappeur de la coalition." Quand il s'agit de la guerre à distance, le ministère des Armées accepte de donner des chiffres. Depuis 2015, Paris a procédé à environ 1550 frappes aériennes. Une contribution de poids, mais loin des chiffres de l'aviation américaine, responsable de près de 90 % des opérations aériennes contre Daech. En moins de cinq ans, 34 000 frappes ont été ordonnées par la coalition, 50 000 bombes larguées. Et le rythme ne s'est pas ralenti avec l'encerclement des derniers djihadistes : 600 frappes en novembre, 750 en décembre, plus de 1200 en janvier...
À Raqqa et à Hajin, le bourdonnement incessant des avions de reconnaissance, invisibles à l'oeil nu, était devenu familier des combattants et des reporters. Comme celui des drones, annonçant l'imminence de frappes. Sans cet appui aérien, les FDS n'auraient jamais pu avancer. En quatre mois de siège, à Raqqa, les ponts, les routes et plus de 10 000 bâtiments et immeubles ont été pulvérisés ou aplatis, la ville a été détruite à 80 %... Une "guerre d'anéantissement" a été lancée sur le nord de la Syrie pour venir à bout du "califat", selon la formule lancée, en mai 2017, par James Mattis, alors secrétaire d'État américain à la Défense. Avec son lot inévitable de "dommages collatéraux".
La position française sur cette question est ambiguë. Avec la Russie, elle est l'un des rares belligérants à ne reconnaître aucune mort civile depuis le début du conflit. Pourtant, des centaines de civils ont été tués dans les bombardements. "La France est silencieuse, c'est une spécificité, souligne le Britannique Chris Woods, un ancien journaliste de la BBC, fondateur, en 2014, de l'ONG Airwars, qui recense les morts de non-combattants.
Elle bombarde des zones où des civils sont tués, elle a frappé plus de 1500 fois, mais ne reconnaît aucune victime. C'est statistiquement impossible. Il faut plus de transparence. La tolérance des démocraties occidentales aux morts civiles de cette guerre n'est pas acceptable." Les Britanniques sont à peine plus crédibles : un civil tué pour 4013 terroristes neutralisés ! Bilan jugé "absurde" par Lydia Wilson, chercheuse à l'université d'Oxford.
Les Australiens, eux, ont retiré leurs avions après la mort accidentelle de civils en 2017.
À Paris, l'état-major élude systématiquement le sujet et s'abrite derrière la coalition. Or cette dernière ne communique aucune donnée par pays. Le bilan des dégâts est livré mensuellement et fait état de "1257 civils tués non intentionnellement" depuis 2014. Des chiffres qui restent nettement sous-évalués. Airwars avance une estimation de 7500 à 12 000 morts, en ne tenant compte que des cas scrupuleusement vérifiés et documentés. Parmi ces victimes, au moins 2000 enfants.
Selon d'autres décomptes, le siège de Mossoul, en Irak, pourrait avoir causé plus de 20 000 décès. Celui de Raqqa, des centaines. Un rapport d'Amnesty International paru fin avril estime à au moins 1600 le nombre de civils tués au cours des quatre mois de siège de la capitale de Daech en Syrie. A-t-on négligé le sort des habitants? Les "bavures" sont-elles devenues une simple variable d'ajustement dans cette guerre contre le terrorisme?
Si le "zéro mort" est impossible, le cabinet du ministère des Armées indique que "la France est un pays qui fait particulièrement attention à cela". L'ancien colonel des troupes de marine Michel Goya le confirme. "L'état-major prend des précautions extrêmes. De nombreuses missions ont été annulées pour épargner les civils." Ce fut notamment le cas en 2015 à Raqqa. Selon les confidences de François Hollande aux journalistes du Monde Gérard Davet et Fabrice Lhomme, dans Un président ne devrait pas dire ça... (Stock), le Belgo-Marocain Abdelhamid Abaaoud y a été localisé, à l'automne 2015, dans un immeuble avec d'autres djihadistes. Une note de la DGSE, datée du 9 septembre, cible clairement "Abaaoud, acteur clef de la menace projetée vers l'Europe". Mais, face au risque trop élevé de morts de civils, le projet de frappe a été reporté.
C'est tout le dilemme de la "mise à distance de la guerre", cette stratégie qui consiste à combattre de loin, dénoncée par le colonel Legrier dans son article qui a mis le feu aux poudres. "Normalement, le soldat doit assumer les risques, éviter les pertes civiles fait partie de sa mission, complète l'analyste Michel Goya. Mais nous sommes tétanisés par l'idée de perdre des soldats. Les batailles prennent plus de temps et font plus de dégâts." Les armées modernes, gavées de technologie, font la guerre à distance plutôt que de déployer des forces au sol. C'est le modèle américain qui s'est imposé au monde et à la France, membre de l'Otan. Car c'est bien Washington qui dicte les choix stratégiques. "No boots on the ground (pas de bottes sur le terrain)", tel est le mantra des Occidentaux dans leur guerre contre Daech.
Des attaques qui pourraient constituer des crimes de guerre
Dès le premier jour de l'engagement en Irak et en Syrie, en août 2014, des officiers américains critiquent pourtant ouvertement cette méthode, jugée contraire à la logique militaire. Mais les milliers de soldats tués sur les terrains irakien et afghan depuis 2001, la noria de cercueils rapatriés dans les soutes des avions-cargos, ont traumatisé les présidences successives. L'opinion y est hostile. "À la place des soldats, ce sont les civils qui trinquent, rien de neuf de ce côté-là", juge le géostratège Gérard Chaliand. Privilégier les bombardements aériens, c'est faire le choix de transférer le risque sur les populations civiles.
Un choix clairement assumé par Donald Trump. Depuis son élection, le président américain a étendu les autorisations de frappes et raccourci les procédures, ce qui a accru les risques pour les civils, au grand dam des militaires. Consacrée par les conventions de Genève de 1949, la protection des non-combattants sur les terrains de conflits est de plus en plus souvent remise en question. "Le problème, c'est que nous avons la convention de Genève et toutes sortes de lois et de règlements qui font que le soldat a peur de combattre", avait déclaré Donald Trump lors de la campagne présidentielle, en 2016.
Les généraux américains ont fait le constat, depuis l'Afghanistan, que les bombardements sur des populations civiles créent du ressentiment et peuvent être utilisés médiatiquement par l'ennemi. La même erreur est-elle répétée en Syrie ? "Des preuves solides montrent que les frappes aériennes et les tirs de la coalition ont tué et blessé des milliers de civils, touchés notamment par des attaques disproportionnées ou aveugles qui sont contraires au droit international humanitaire et pourraient constituer des crimes de guerre", conclut un récent rapport de l'ONG Amnesty International sur le siège de Raqqa en 2017.
Pour les deux seuls mois d'octobre et novembre 2018, dans la poche de Hajin, l'ONG Airwars évalue à 313 le nombre de civils morts dans les bombardements, essentiellement des femmes et des enfants. Il s'agit de leur estimation basse. De son côté, le collectif Familles unies, dont les membres sont concernés par le départ en Syrie d'un proche, a recensé une trentaine d'enfants et de femmes français tués en novembre. Le 13 novembre, alors que la nuit palissait, 7 adultes et 17 enfants auraient ainsi péri dans le bombardement d'une maison.
Dans la banlieue parisienne, Abdel (son prénom a été changé), un maçon à la retraite, a appris que sa fille et trois de ses petits-enfants faisaient partie des victimes. Selon un communiqué de la coalition, 24 frappes aériennes ont été effectuées dans la zone au petit matin. "Une mère, prévenue par sa fille là-bas, me l'a annoncé par téléphone." Depuis, le vieil homme remue ciel et terre pour retrouver les deux petits survivants de la fratrie. Ils auraient été repérés dans le camp d'Al-Hol, dans l'est de la Syrie.
Épisode 4 : Où il est question de bases clandestines, d'assassinats ciblés et des questions qu'ils soulèvent
Un instant, Michael Enright s'est cru sur un plateau de cinéma, bombardé d'effets spéciaux. Cet acteur britannique a connu son plus grand succès en 2006 au côté de Johnny Depp dans Pirates des Caraïbes. Le secret du coffre maudit. Mais, dix ans après, il se trouve près de Raqqa, uniforme des YPG sur le dos, planqué dans une maison où viennent de faire irruption des djihadistes de Daech armés jusqu'aux dents. Soudain, un obus souffle la moitié de la maison. Un commando fait irruption dans l'autre partie. "C'est grâce aux forces spéciales françaises que je m'en suis tiré, ils ont été formidables, s'exclame-t-il, exalté, en levant le pouce vers le ciel. Je m'en suis sorti sans une égratignure, du travail de professionnel !"
Volontaire engagé au sein des forces kurdes, comme des dizaines de "brigadistes internationaux" venus du monde entier, Michael a souvent eu l'occasion de croiser les Français durant les longs mois passés au front. Pendant la bataille de Manbij, en 2016, pendant le siège de Raqqa, en 2017, ils accompagnent la progression des forces arabo- kurdes qui luttent pied à pied contre Daech. Près des lignes, ils encadrent les combattants. Dans leurs pick-up surmontés d'antennes satellites, parfois même dans des blindés, ils passent en trombe sur les pistes défoncées. Une équipe du service de communication des Armées les accompagne sur le terrain en permanence. La présence dans le nord de la Syrie de membres des forces spéciales et de commandos parachutistes a été largement éventée. En 2018, la Turquie a même révélé, via l'antenne française de son agence de presse étatique, Anadolu, l'emplacement des six bases et le nombre d'hommes, environ 200, affectés à ces missions clandestines.

Les considérables destructions d'infrastructures et d'habitations qui résultent des bombardements de la coalition internationale ont été le prix à payer pour éradiquer les djihadistes de Daech. Ici un lieu de bataille désolé près du village de Baghouz.
© / GIUSEPPE CACACE / AFP
Pourtant, officiellement, la France n'a jamais combattu Daech sur le sol syrien. À Paris, le sujet est top secret. Le dispositif bleu-blanc-rouge se résume à la base aérienne jordanienne et à la Task Force Wagram, quatre batteries de Caesar (des camions équipés d'un système d'artillerie) installés à la frontière syrienne, en Irak. Mais, sur les opérations secrètes, les autorités restent muettes, à l'inverse des Américains et des Britanniques, qui n'en font pas mystère. La fameuse cimenterie Lafarge, située au bord d'une route entre Alep et Raqqa, a abrité dès 2015 l'un des QG des forces spéciales françaises et occidentales dans la région. Interdiction de s'en approcher.
En 2016, des journalistes occidentaux trop curieux l'ont appris à leurs dépens. Ils se sont retrouvés mis en joue par des soldats américains postés à l'entrée du complexe, contraints de faire demi-tour en quatrième vitesse. Mais personne ne pouvait ignorer la présence de ces forces étrangères dans l'usine de ciment. Ni dans le village voisin ni au check-point qui verrouille la route à cet endroit. Les allées et venues incessantes des hélicoptères Black Hawk et des véhicules militaires ont vite attiré l'attention.
Que font ces forces spéciales françaises en Syrie ? Guidage des frappes ? Renseignement? Interrogatoires ? Opérations d'élimination ? Quelle est la nature de cette guerre secrète ? En septembre 2017, la mort d'un "para" en mission a donné un indice. Le lieu de son décès n'a pas été communiqué. Mais, à cette date, les combats faisaient rage pour reprendre les derniers quartiers de Raqqa, en Syrie. L'adjudant du 13e régiment de dragons parachutistes a été mortellement atteint par un tir, alors que la position sur laquelle il se trouvait était sous le feu.
Une part d'ombre au nom de la raison d'État
François Hollande est le seul à avoir levé le voile sur un autre aspect de la guerre clandestine contre le terrorisme. Dans "Un président ne devrait pas dire ça... ", il reconnaissait avoir déclenché en 2015 quatre opérations "homo", des assassinats ciblés. Cette campagne d'éliminations a été plus vaste encore, une quarantaine de cas au moins, estime le journaliste d'investigation Vincent Nouzille, auteur des Tueurs de la République. Des listes de "HVT" (high value targets, ou cibles de haute valeur) ont été dressées dans le bunker de Balard, au ministère des Armées.
Pendant la reconquête de Mossoul, les officiers irakiens s'étaient vus remettre des listes de djihadistes français à abattre. Et tous les terroristes, impliqués de près ou de loin dans les attentats de novembre 2015, ont été éliminés sans autre forme de procès. Emmanuel Macron a poursuivi la même stratégie vengeresse. Ainsi les frères Fabien et Jean-Michel Clain, des djihadistes français devenus de hauts cadres de l'EI, ont été tués en février dernier dans les combats à Baghouz, dans le dernier carré de Daech. En emportant avec eux leurs secrets.
Cette lutte contre un ennemi atypique permet-elle de prendre des libertés avec le droit de la guerre ? Quel contrôle indépendant s'exerce sur ces opérations ? "L'action clandestine de la France peut se justifier, estime Jean-Vincent Holeindre, professeur de science politique à l'université Paris-II et spécialiste des problématiques militaires. Qu'il y ait une part d'ombre nécessaire, au nom de la raison d'État, est un élément de la stratégie. Mais aucune stratégie ne peut faire l'économie d'une réflexion sur sa légitimité et sur les normes."
Épisode 5 : Où des officiers français affichent leur scepticisme quant à la suite de la guerre contre Daech
Dès le départ, le cadre juridique de l'intervention française en Syrie est flou. Les frappes sur le sol syrien ont en effet été justifiées par l'article 51 de la charte des Nations unies, reconnaissant à un État "le droit à la légitime défense". Mais l'engagement de la France n'a pas donné lieu à un vote des parlementaires. Le 15 septembre 2015, Manuel Valls, alors Premier ministre, se borne à informer les députés de la décision de François Hollande. Rien d'illégal à cela. C'est une spécificité hexagonale, le chef de l'État engage seul le pays dans la guerre et dispose d'un état-major particulier.

Un combattant des Forces démocratiques syriennes observe le dernier réduit du groupe État islamique à Baghouz, en Syrie, 18 mars 2019.
© / afp.com/Delil SOULEIMAN
De plus, la recherche sur les questions militaires est rarement indépendante de l'armée. Les universités et les laboratoires de recherche ignorent encore largement les war studies, les "études de la guerre", qui se sont développées dans les pays anglo-saxons à la suite des attentats du 11 septembre 2001. Dès le lendemain de l'attaque d'Al-Qaeda, George W. Bush, mégaphone à la main dans la poussière de Ground Zero, lance la "guerre mondiale contre le terrorisme". Et le Texan franchit très vite la ligne rouge de l'illégalité, comme l'atteste le sort des prisonniers de Guantanamo ou de la prison irakienne d'Abou Ghraib.
Pour l'Américaine Claire Finkelstein, professeure de philosophie et fondatrice, en 2009, du premier centre universitaire consacré à l'éthique de la guerre aux États-Unis, "les militaires n'ont pas été assez forts sur leurs valeurs et le droit a trop souvent été perçu comme un obstacle". Dans les formations qu'elle anime, elle constate que les militaires sont souvent désemparés "lorsqu'ils reçoivent un ordre illégal". "Il arrive régulièrement que les forces spéciales ne sachent plus qui elles doivent tuer ou épargner."
La France n'évite pas les erreurs commises par l'Amérique
À Paris, les attentats de 2015 ont conduit à un engagement militaire dicté par l'émotion, selon Michel Goya, qui critique ces "opérations anxiolytiques" destinées à rassurer l'opinion : "Nous y sommes allés pour montrer que l'on faisait quelque chose, improvisant au fur et à mesure, la fleur au fusil." En pleine polémique Legrier, Georges Malbrunot, reporter au Figaro, a déroulé en quelques tweets "les confidences d'un militaire [qui se trouvait en cette mi-novembre 2015] aux avant-postes". "L'Élysée nous appelle : 'Il faut taper, il faut taper sur les ponts, taper sur les convois.' Ils étaient très en colère.
J'ai répondu : 'Pour taper, il me faut des cibles. Des cibles fiables, je ne veux pas taper pour le plaisir et faire des victimes civiles.'" Le haut gradé explique qu'il n'a pas "d'objectifs". Son interlocuteur élyséen répond : "Il faut frapper, ne vous foutez pas de ma gueule !" Décision a été prise de bombarder des hangars et "un camp d'entraînement de djihadistes", selon le communiqué officiel. En réalité, "un parcours du combattant vide au milieu de nulle part". "On a balancé pour 5 millions d'euros de bombes sur un pseudo-camp d'entraînement. De la com' !"
Quatre ans plus tard, le traumatisme des attentats reste vif, d'autant que la menace se maintient à un niveau élevé. Le climat de peur pèse sur les décisions politiques. "L'attente des Français, c'est que l'on détruise les terroristes dans la zone syrienne. C'est la considération qui guide tout le reste", répondait-on au cabinet du ministère des Armées, en janvier. C'est aussi le discours de Florence Parly. Le soir du 31 décembre dernier, sur la "base aérienne projetée" installée dans le désert jordanien, la ministre assurait vouloir "achever le travail" et "détruire Daech".
Mais ce ton martial, perçu comme déconnecté de la réalité du terrain, fait grincer des dents au sein même de l'institution militaire. "La France n'évite pas les erreurs commises par l'Amérique après le 11 Septembre. On y est." Le jugement est émis par un spécialiste reconnu des questions militaires et de sécurité. Dans la riposte à une attaque d'une ampleur telle que celle du 13 novembre 2015, la tentation est grande de vouloir répliquer du tac au tac, de déshumaniser les terroristes, de restreindre les libertés pour rassurer l'opinion sans mesurer les conséquences d'un tel renoncement.
"Le risque peut être de voir la société basculer dans un état de panique morale créé par le terrorisme, estime Jean-Vincent Holeindre. Face aux attentats, il faut réaffirmer les principes démocratiques et renforcer les contre-pouvoirs. Il y a un certain nombre de règles à ne pas enfreindre. À la fois pour des raisons qui relèvent de la démocratie, mais aussi de l'efficacité."
Fin mars, Baghouz est tombée. L'EI a perdu son territoire. Peut-il survivre ? "Daech est déjà reparti dans la clandestinité, on navigue à vue", avance un ancien officier. Le colonel François-Régis Legrier, contre qui sa ministre de tutelle a réclamé des sanctions, ne disait pas autre chose dans son article, qui se concluait ainsi : "[La coalition internationale livre] une détestable image de ce que peut être une libération à l'occidentale laissant derrière [elle] les germes d'une résurgence prochaine d'un nouvel adversaire. Nous n'avons en aucune façon gagné la guerre, faute d'une politique réaliste et persévérante et d'une stratégie adéquate. Combien de Hajin faudra-t-il pour comprendre que nous faisons fausse route ?"