Le sommet de l'Otan à Madrid devait célébrer le grand retour de l'Alliance atlantique, l'unité occidentale retrouvée face à l'ennemi russe et son soutien sans faille à l'allié ukrainien. Les alliés devaient aussi accueillir deux nouveaux membres en cette fin juin, la Suède et la Finlande, pays neutres depuis plus de soixante ans. En résumé, ce sommet devait marquer la fin de "l'état de mort cérébrale" de l'Otan, déploré par Emmanuel Macron en 2019. Mais un membre de l'alliance vient gâcher la fête, toujours le même.
Recep Tayyip Erdogan ne désarme pas. À lui seul, le président turc bloque l'adhésion des Scandinaves, coupables à ses yeux de "protéger les terroristes du PKK", une organisation armée kurde. Finlandais et Suédois vont devoir assister à la réunion de Madrid depuis les tribunes, spectateurs des changements majeurs amorcés par les trente membres de l'alliance militaire.
Malgré le contexte ukrainien et l'unité impérative face aux menaces du Kremlin, le reis reste sur sa ligne. Son intransigeance lui a permis de remettre son pays au coeur des discussions et de rappeler son apport à l'Alliance atlantique. Outre la taille de son armée, deuxième plus gros contingent de l'Otan, la Turquie contrôle aussi les détroits d'accès à la mer Noire, stratégiques pour la guerre en Ukraine. "Depuis le coup d'État manqué de 2016 et les critiques féroces d'Erdogan contre l'Occident, la Turquie était mal perçue par l'Otan, souligne Bayram Balci, directeur de l'Institut français d'études anatoliennes, à Istanbul. Ce n'est plus le cas depuis le début de la crise ukrainienne : les pays de l'Otan comprennent maintenant à quel point ce pays est important dans leur alliance. Il faut se mettre à la place des Turcs, qui doivent aussi penser à leurs intérêts et à leur sécurité."
La Russie, une vraie menace pour la Turquie d'Erdogan
Plus que les réprimandes occidentales, Ankara craint la présence russe à ses portes, en Syrie et en mer Noire. La Turquie doit composer avec cet encombrant voisin et éviter toute provocation. "L'Otan est un club chargé de garantir la sécurité de l'ensemble de ses membres, estime Bayram Balci. Si la Turquie accepte l'entrée de la Suède et de la Finlande, elle risque de s'attirer les foudres de Moscou. Si les troupes russes attaquent la ville d'Idlib, en Syrie, elles peuvent provoquer la fuite de deux millions de réfugiés vers la Turquie, et personne en Europe ne semble percevoir l'ampleur de cette menace."
Le calcul du dirigeant turc lui rapporte déjà des points, au moins sur le plan de la communication. Le secrétaire général de l'Otan, Jens Stoltenberg, ne cesse de louer l'importance de son pays pour l'Alliance et les qualités du leader Erdogan. Les dirigeants occidentaux ont même décidé de consacrer plusieurs heures, jeudi, à évaluer "les menaces sur le flanc sud de l'Otan" -- c'est-à-dire celles qui pèsent sur la Turquie -- et "la lutte contre le terrorisme". L'occasion rêvée pour Erdogan de fustiger le PKK et de répéter ses conditions à l'adhésion des Scandinaves. La diplomatie turque savoure ces petites victoires, qu'elle décrit comme un "moment significatif" pour la place du pays sur la scène internationale.
Ce chantage turc envers l'Otan présente peu de risques pour le moment. Aucune procédure n'est prévue pour écarter ou même sanctionner un membre de l'Otan, et la Turquie subit déjà un embargo sur certaines armes depuis son achat du système russe de défense antiaérien S-400, en 2017. Pourquoi, alors, Erdogan voudrait-il rentrer dans le rang ?
