Du jamais-vu dans l'histoire de la Coupe du monde. En toute discrétion, au coeur de l'été, des ouvriers ont avancé de vingt-quatre heures le compte à rebours de l'immense horloge installée sur la corniche de Doha. La raison ? L'émirat voulait modifier la date du coup d'envoi afin que son équipe nationale puisse jouer le match d'ouverture devant les caméras du monde entier dès le dimanche 20 novembre... soit avec un jour d'avance sur le calendrier. Pour réussir "sa" Coupe du monde, le Qatar est prêt à tout, même à tordre le temps.

À quelques jours de cet événement décisif, l'émirat se démène pour éviter tout accroc. Jamais le Qatar, un territoire à peine plus grand que la Gironde, n'a accueilli autant d'étrangers en si peu de temps, avec le risque de manifestations pour les droits des homosexuels, pour les travailleurs migrants ou pour l'environnement. D'après nos sources, les autorités regardent aussi d'un oeil inquiet le soulèvement en Iran, juste au nord de l'émirat, et ses répercussions possibles sur la Coupe du monde. De même, l'émir Al-Thani est allé rencontrer Vladimir Poutine en personne, début octobre, pour s'assurer que la Russie ne lancerait pas une cyberattaque d'envergure pour perturber la compétition.

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Pour le Qatar, "cet événement est l'apogée, l'apex, le zénith de tout ce pour quoi le pays se bat depuis si longtemps, énumère, un brin grandiloquent, David Roberts, spécialiste du Golfe au King's College London. Pendant des dizaines d'années, toute la stratégie de Doha a consisté à développer son soft power et à se rendre visible sur une carte. Rien ne l'est davantage qu'une Coupe du monde de football."

Pourtant, le faste de cette compétition, pour laquelle plus de 200 milliards de dollars ont été dépensés, masque la fragilité de ce petit pays de 3 millions d'habitants, dont seulement 300 000 citoyens. Derrière les paillettes et le ballon rond, il est avant tout question de sécurité, voire de survie pour le Qatar. "Vous pouvez avoir tout l'argent et l'influence du monde, vous ne pouvez pas modifier la géographie, poursuit David Roberts. Le Qatar sera toujours coincé entre l'Arabie saoudite et l'Iran, avec l'Irak en voie de désintégration au nord, tout comme le Yémen au sud. Sans parler des relations extrêmement tendues avec les Emirats arabes unis..."

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L'invasion du Koweït comme déclencheur

Comme tous les petits pays de cette région explosive, le Qatar reste traumatisé par l'invasion du Koweït par les troupes de Saddam Hussein en 1990. "Un Etat très riche attaqué par son voisin bien plus puissant, c'est le cauchemar du Qatar et l'événement fondateur de sa stratégie, explique Tobias Borck, spécialiste du Moyen-Orient au Royal United Services Institute. La seule manière de survivre consiste à nouer des alliances avec des acteurs puissants sur la scène internationale, comme le Koweït avait su le faire avec les Etats-Unis et les Occidentaux." La première guerre du Golfe sauve le Koweït de l'invasion de l'Irak, et sert de déclic au Qatar. Trois ans plus tard, Doha accueille son premier tournoi de tennis international : la première pierre de sa stratégie, avec le sport pour se connecter au reste du monde.

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Le Qatar a vu ses peurs confirmées en juin 2017, quand l'émirat a dû affronter un embargo sans précédent mené par ses principaux voisins, l'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis. Du jour au lendemain, la péninsule Qatarienne se retrouve coupée du monde, avec seulement trois jours de réserve d'eau potable et de très faibles stocks alimentaires. Ses voisins, le prince saoudien Mohammed ben Salmane en tête, veulent mettre au pas ce pays trop proche des islamistes à leur goût, très influent dans le monde arabe avec sa chaîne Al-Jazeera et adepte du cavalier seul dans la région. "Le Qatar s'était préparé à ce scénario venant de l'Arabie saoudite et surtout d'Abu Dhabi, ou du moins redoutait, relève Gerd Nonneman, professeur de relations internationales à l'université Georgetown de Doha. Les Qatariens sont conscients de leur vulnérabilité. Mais leur pari de laisser les Américains utiliser sans restriction leur base militaire sur le territoire qatarien, depuis 2002, a payé au moment du blocus : les Etats-Unis ont préservé cet allié essentiel." L'administration américaine empêche alors une invasion terrestre du pays, planifiée par les Saoudiens et par Abu Dhabi, même si le blocus se poursuit jusqu'en 2021. Il prend fin juste à temps pour la Coupe du monde.

Le Qatar a survécu, mais se sait fragile. Au-delà des alliances militaires et de son rayonnement sportif, l'émirat développe depuis vingt ans une diplomatie hyperactive. Doha a pris l'habitude de parler à tout le monde, y compris aux groupes les moins recommandables, comme le Hamas ou les talibans, afin de servir de courroie de transmission à ses alliés. Cette stratégie lui a valu des accusations de financement des groupes terroristes, notamment en Syrie, mais a, là aussi, fini par payer : en août 2021, quand les Etats-Unis quittent l'Afghanistan en catastrophe et que les talibans reprennent le pouvoir, le Qatar est le seul pays à pouvoir négocier avec les nouveaux maîtres de Kaboul. La diplomatie qatarienne permet l'évacuation de milliers de personnes, et Joe Biden remet à Doha le statut officiel "d'allié majeur" des Etats-Unis, une place inédite pour un pays non membre de l'Otan. Aujourd'hui, le Qatar poursuit ses efforts de médiateur avec les talibans, mais aussi en Syrie ou en Palestine, et surtout dans de nombreux pays africains, comme au Soudan, ou plus récemment au Tchad.

"Le Qatar n'était pas prêt à gérer une telle vague de critiques"

Ce rôle de diplomate mondial n'épargne pas au Qatar les critiques occidentales et les soupçons qui pèsent sur son double jeu avec les islamistes. A l'approche de la Coupe du monde, tous les projecteurs se braquent sur les centaines de travailleurs migrants morts sur les chantiers du Mondial, dans des conditions proches de l'esclavage. Le Qatar a beau plaider qu'il a appris et que ses lois du travail ont été modifiées, les témoignages accablants de ces ouvriers exploités ternissent l'image de l'émirat, dont les milliards de dollars ne lui ont pas suffi pour prendre soin des vies humaines. "Le Qatar n'était pas prêt à gérer une telle vague de critiques, raconte Gerd Nonneman, depuis Doha. Quand les attaques prennent une telle ampleur, il est très difficile de proposer un autre récit. Ces critiques inquiètent les dirigeants, mais ceux-ci espèrent que le ton changera une fois que les fans et les journalistes seront sur place."

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Ces taches sur sa réputation ne le font pas dévier de son objectif : exister et se rendre indispensable pour un maximum de grandes puissances. "Désormais, le Qatar incarne bien plus que la Coupe du monde, estime Tobias Borck. Avec la guerre en Ukraine, tous les pays, en particulier les européens, cherchent frénétiquement des alternatives au gaz russe, et logiquement cette alternative se trouve au Qatar. C'est le seul pays qui a les capacités, dans un futur proche, de remplacer le gaz russe pour l'Europe." Premier exportateur mondial de gaz liquéfié, Doha prévoit encore d'augmenter ses capacités de production de 60 % d'ici à 2027. De quoi se rendre indispensable aux Occidentaux, mais aussi à la Chine.

Le Qatar espère que ce Mondial apaisera les tensions avec ses voisins turbulents. Des centaines de vols quotidiens sont programmés entre Doha, Ryad et Dubaï, où dormiront des milliers de supporters. "Au-delà, le sport peut aussi être utilisé comme un facteur de coopération dans le Golfe, suggère Danyel Reiche, professeur à la Georgetown University et auteur de Qatar and the 2022 Fifa World Cup : Politics, Controversy, Change (2022). Une idée formidable serait que le Qatar propose une candidature commune avec l'Arabie saoudite pour accueillir les Jeux olympiques." Un projet fou, mais un nouveau moyen pour Doha de garantir sa sécurité.