Plus une semaine ne se passe au Liban sans que le pays ne soit confronté à une nouvelle crise de grande ampleur. Le gouvernement était encore paralysé par les querelles politiques autour de l'enquête sur la double explosion au port de Beyrouth et par les retombées des scènes de guérilla urbaine qui ont endeuillé la capitale le 14 octobre dernier, quand l'Arabie saoudite s'est invitée dans la partie.

Le royaume wahhabite a annoncé, le vendredi 29 octobre au soir, une série de mesures qui s'apparente à une rupture des liens diplomatiques avec le Liban : Riyad a rappelé son ambassadeur en poste à Beyrouth, a donné 48 heures à son homologue libanais pour quitter le territoire saoudien et a cessé toute importation de produits en provenance du pays du Cèdre. Par "solidarité" avec l'Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, le Koweït et Bahreïn lui ont emboîté le pas.

La méthode rappelle à bien des égards le blocus imposé par l'axe saoudo-émirati à leur voisin qatari en juin 2017. Le contexte est différent, mais l'objectif est sensiblement le même : punir le Liban et le contraindre à changer de trajectoire politique.

L'escalade saoudienne intervient après la diffusion d'une interview de Georges Cordahi, critiquant l'intervention de l'Arabie saoudite au Yémen. Cet ancien animateur de la version arabe de Qui veut gagner des millions ? est, depuis septembre dernier, le nouveau ministre libanais de l'Information. Mais ses propos sur la guerre au Yémen ont été tenus avant qu'il n'accède à son maroquin et ne représentent pas la ligne du gouvernement. Peu importe pour le royaume saoudien, qui attendait le moindre faux pas de la partie libanaise pour lui signifier son mécontentement.

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L'époque où l'Arabie saoudite agissait comme un parrain du Liban, lui venant financièrement en aide à chaque fois qu'il en avait besoin, est décidément révolue. La nouvelle génération de dirigeants dans le Golfe, qui n'a aucun lien personnel avec le pays du Cèdre contrairement à celle qui l'a précédé, suit une approche nettement plus cynique, que l'on pourrait résumer ainsi : pas question de fournir la moindre assistance financière à un pays non aligné. L'Arabie saoudite considère depuis plusieurs années que le Liban est sous la coupe du Hezbollah, l'obligé de son grand rival iranien. En novembre 2017, le prince héritier Mohammed ben Salmane avait contraint Saad Hariri, alors Premier ministre, à démissionner depuis Riyad avant de le séquestrer pendant plusieurs jours. Mais cette stratégie avait tourné au fiasco, éloignant un peu plus le pays du Cèdre du royaume.

Un cadeau pour l'Iran ?

Après des années de désengagement progressif, Riyad semble désormais convaincu que le Liban est un cas désespéré. "Nous sommes parvenus à la conclusion que traiter avec le Liban et son gouvernement actuel n'est ni productif ni utile, en raison de la domination continue du Hezbollah sur la scène politique", a expliqué ce week-end le ministre saoudien des Affaires étrangères, Fayçal ben Farhan.

La position du royaume n'est pas dénuée de logique. On attend de lui qu'il vienne en aide au Liban, confronté à la pire crise financière de son histoire, alors même que celui-ci est dominé par un groupe qui lui est fondamentalement hostile. Mais cette approche risque d'être contre-productive. "Les Saoudiens font la politique du pire, de la chaise vide et cela va accentuer encore plus la mainmise du Hezbollah", analyse Joseph Bahout, directeur de l'Institut Issam Farès, au sein de l'Université américaine de Beyrouth. Au lieu de créer une onde de choc, la politique saoudienne pourrait jeter un peu plus le pays dans les bras de l'Iran.

Mais Riyad semble prêt à prendre ce risque, le Liban étant désormais pour lui d'une moindre importance. Pour Beyrouth en revanche, la rupture avec l'Arabie, et de façon plus générale avec les pétro-monarchies du Golfe, se veut beaucoup plus problématique. Non seulement parce que ce sont les seuls à pouvoir apporter une aide substantielle dont le pays a cruellement besoin. Mais aussi parce que des centaines de milliers de Libanais y travaillent et envoient régulièrement de l'argent à leurs familles restées sur place. Le peu qui reste de l'économie libanaise en dépend largement.