Ils sont peu nombreux, ce mardi 26 avril, serrés dans quelques ruelles étroites du quartier de Taksim, au centre d'Istanbul. Les slogans fusent : "Taksim partout ! Résistance partout !" ; "Ne te tais pas, sinon tu seras le prochain". Des cris de ralliement qui rappellent ceux du printemps 2013, quand ils étaient des dizaines, voire des centaines de milliers rassemblés non loin de là, sur la place Taksim. A l'époque, une simple manifestation en faveur de la sauvegarde du parc voisin de Gezi avait débouché sur la plus grande vague de contestation à laquelle ait dû faire face le pouvoir de Recep Tayyip Erdogan. La révolte s'était soldée par huit morts.
Animées par un désir de revanche et d'intimidation de l'opinion, les autorités turques viennent de condamner huit militants de la société civile (avocat, réalisateur, architecte...) à de lourdes peines de prison, en leur attribuant le rôle fumeux "d'organisateurs" de ces manifestations de 2013. Sept des accusés ont écopé de dix-huit ans derrière les barreaux. L'homme d'affaires et mécène du monde associatif turc, Osman Kavala, à une peine incompressible de détention à perpétuité.
"C'est nous qui sommes jugés, nos idées, notre mode de vie, nous étions tous dans la rue au moment de Gezi", pose Canan Kaplan, traductrice et musicienne de 37 ans. "C'est vrai que nous ne sommes pas nombreux aujourd'hui, mais ceux qui sont venus l'ont fait malgré la peur des arrestations et des violences policières", souligne la jeune femme.
Une justice aux ordres du pouvoir
Le contexte a bien évolué depuis 2013, avec un durcissement autoritaire du pouvoir et la fin des derniers doutes quant à l'indépendance de la justice. Trois juges qui avaient acquitté Osman Kavala en 2020 ont, depuis, fait l'objet de sanctions disciplinaires. Et dans le jury qui l'a reconnu coupable lundi 25 avril, alors même que le dossier d'accusation est vide et qu'il n'a jamais été interrogé par un magistrat instructeur en quatre ans de détention, figurait un juge ancien candidat à l'investiture pour les élections parlementaires de 2018 sur une liste de l'AKP (Parti de la justice et du développement), le parti du président Erdogan.
Le soir du verdict, le Reis donnait une réception pour le repas de rupture du jeûne de ramadan, dans son palais d'Ankara, en l'honneur de la magistrature. "Ces dernières années, la confiance dans le système judiciaire n'a cessé de progresser", s'est félicité le président dans son discours.
Un peu à l'écart de la manifestation, Boran, 17 ans, fait partie de cette "génération Z" (personnes nées entre 1997 et 2010) qui n'a connu qu'Erdogan au pouvoir. Dépolitisée, dégoûtée et effrayée par la politique, cette jeune génération turque n'est pas présente dans la rue. "Je me retrouve là par hasard", assure le jeune homme, comme face à un interrogatoire. Il affirme néanmoins désapprouver les condamnations, tout en jetant un regard inquiet en direction du dispositif policier. Que pense-t-il de l'avenir ? "L'avenir ? On n'a aucun avenir, mon frère", lance-t-il mi-rigolard mi-dépité, avant de s'éclipser.
"Erdogan va muscler son jeu"
L'avenir de cette foule et de millions d'autres Turcs se jouera l'année prochaine, à l'occasion de l'élection présidentielle. L'opposition s'est déjà mise en ordre de bataille, en organisant une vaste coalition de six partis, allant des conservateurs aux islamistes, des libéraux à la droite dure, en passant par les sociaux-démocrates. Tout sauf Erdogan. "Si l'opposition passe, ce pays ne se transformera pas en paradis, mais ce sera toujours mieux, souffle la musicienne Canan Kaplan. On n'en peut plus de suffoquer sous cette misère économique, cette corruption généralisée et cet autoritarisme."
Reste à savoir comment la coalition islamo-nationaliste au pouvoir, qui n'est pour l'heure créditée au mieux que de 40% des intentions de vote, entend aborder ces élections. "Erdogan va muscler son jeu, pronostique le politiste Ismet Akça. Economiquement, il n'a pas les moyens de proposer du positif, il va donc tenter de divertir l'attention de l'opinion de la crise économique dont sa base souffre beaucoup, de polariser encore davantage la société, et de s'en prendre aux opposants par tous les moyens."
Etonnamment, les forces de l'ordre qui ont bouclé le quartier de Taksim n'ont laissé qu'une rue ouverte à la foule pour quitter les lieux. Elle passe devant une petite place où des tables ont été dressées pour la rupture du jeûne de ramadan. Certains convives sont déjà attablés. Les regards en direction de la foule bigarrée et vociférante sont interloqués, certains franchement hostiles, mais aucune provocation n'a lieu. La foule rejoint la grande avenue Istiklal, où elle se retrouve noyée au milieu des badauds et des touristes, tandis que les policiers arrêtent ceux qui s'autorisent encore à entonner des slogans.
