En cette fin février, à Vienne, toutes les planètes semblent alignées : de Washington à Téhéran, en passant par Paris, Berlin et Pékin, un accord international est en vue pour encadrer le programme nucléaire iranien et éviter que la République islamique ne s'empare de la bombe atomique. En échange, l'Occident se dit prêt à une levée progressive des sanctions internationales qui asphyxient l'économie iranienne. Mais le deal s'écroule à la dernière minute, au moment où les chars russes franchissent les frontières de l'Ukraine.

Dans un premier temps, la Russie, elle-même confrontée à des sanctions internationales sans précédent, gèle la signature de l'accord. "La guerre en Ukraine a bloqué toute négociation, explique Ehud Yaari, spécialiste du Moyen-Orient et chercheur au sein du Washington Institute for Near East Policy. Les Russes ont fait pression sur les Américains pour ajouter des exceptions à l'accord sur le nucléaire iranien, notamment pour s'assurer qu'ils pourraient vendre des missiles à Téhéran et que Rosatom serait autorisé à construire pour 10 milliards de dollars de réacteurs nucléaires en Iran." Après avoir reçu des garanties de Washington, Moscou retire ses demandes. Mais le mal est fait, et le cycle positif des négociations brisé.

L'ultimatum de Téhéran aux États-Unis

Les discussions à Vienne se trouvent dans une phase délicate, à mi-chemin entre un accord tout proche et un abandon total. Les délégations sont retournées dans leurs capitales respectives et attendent un signe de Téhéran, qui exige de nouvelles concessions occidentales. "Nous ne reviendrons à Vienne que pour mettre un point final à l'accord", a prévenu l'Iran. A Doha, la semaine dernière, l'ancien ministre des Affaires étrangères iranien, Sayyid Kamal Kharrazi, a annoncé qu'un accord était "imminent", mais dépendait "de la volonté politique des États-Unis".

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Téhéran demande désormais l'impossible, ou presque, à Washington : le retrait des Gardiens de la révolution, les forces armées du guide suprême, de la liste des organisations terroristes. Cette désignation, avant tout symbolique, pose un problème politique majeur à Joe Biden : six mois avant les élections de mi-mandat, le parti républicain aura beau jeu de l'accuser de coopérer avec les ennemis de l'Amérique et de les renforcer s'il accepte cette demande iranienne. Donald Trump, qui avait placé les Gardiens de la révolution sur la liste des terroristes en 2019, reste en embuscade et a déjà promis de sortir d'un éventuel accord avec l'Iran s'il était réélu en 2024...

Cette exigence iranienne révèle aussi un nouvel état d'esprit à Téhéran, qui se sait en position de force depuis le début de la guerre en Ukraine. L'Iran a conscience que l'Europe va devoir mettre fin à sa dépendance énergétique envers la Russie à court terme, et doit trouver en urgence d'autres sources de gaz et de pétrole. La République islamique peut produire plus de deux millions de barils par jour, de quoi calmer l'envolée des cours mondiaux.

"L'Europe a évidemment bien plus besoin de gaz et de pétrole iranien aujourd'hui qu'il y a trois mois, pose Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique. Nous ne pouvons pas nous couper totalement du gaz russe en quelques mois. Heureusement, nous avons le Qatar, les États-Unis et d'autres sources alternatives d'énergie, mais avoir accès au gaz iranien serait positif."

Signe de l'humeur régnant à Téhéran, le Parlement iranien a écrit en début de semaine une lettre ouverte au président, l'ultraconservateur Ebrahim Raïssi, pour lui demander "des garanties plus robustes de la part de Washington". De leur côté, les Gardiens de la révolution ne montrent aucune volonté d'apaisement et ont fustigé, début avril, "le régime mafieux et terroriste" en place aux États-Unis.

Poutine montre que les avantages de la menace nucléaire

Au-delà de sa nouvelle importance énergétique, un débat stratégique agite Téhéran : pourquoi abandonner son programme nucléaire militaire, alors que Vladimir Poutine prouve à quel point la peur de l'arme atomique paralyse les Occidentaux ? "La presse iranienne consacre chaque jour des pages et des pages à l'abandon par l'Ukraine de ses centaines d'armes nucléaires, renvoyées à la Russie dans les années 1990 en échange d'un bout de papier signé à Budapest [NDLR : le mémorandum de 1994], censé garantir l'indépendance et l'intégrité territoriale de l'Ukraine, souligne Ehud Yaari. Ce genre de garanties n'a jamais bénéficié d'une estime particulière au Moyen-Orient, et c'est d'autant plus vrai aujourd'hui. Pour beaucoup d'Iraniens, cette invasion n'aurait pas eu lieu si l'Ukraine avait conservé son arsenal nucléaire."

Si la guerre en Ukraine accapare l'attention internationale, le dossier du nucléaire iranien reste dans une phase dangereuse : d'après les experts, Téhéran a fait de tels progrès dans l'enrichissement de l'uranium qu'il lui suffirait de six semaines pour produire le matériel nécessaire à une arme atomique. Une urgence diplomatique pourrait vite chasser l'autre.