Les négociations sur le nucléaire iranien sur le gril des rivalités régionales au Moyen-Orient. Téhéran a accusé lundi Israël d'être derrière l'attaque de son complexe nucléaire de Natanz survenu la veille. Une "explosion" s'est produite dimanche dans cette usine d'enrichissement d'uranium située dans le centre du pays, endommageant au passage plusieurs centrifugeuses. Ces machines offrent à l'Iran la possibilité d'enrichir rapidement et en grande quantité de l'uranium. "La réponse de l'Iran sera la vengeance contre le régime sioniste au moment et à l'endroit opportun", a déclaré en réaction le porte-parole des Affaires étrangères iranien, Saïd Khatibzadeh.

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Cet incident a eu lieu alors que des discussions sont en cours à Vienne pour tenter de faire revenir les États-Unis dans l'accord de 2015 sur le nucléaire iranien, dont Donald Trump avait annoncé le retrait en 2018. Faut-il voir dans cette attaque imputée à Israël un moyen de torpiller une reprise des négociations ? L'Express s'est entretenu avec Amélie Férey, chercheuse spécialiste d'Israël au Centre de Recherches Internationales de Sciences Po (CERI), et membre de l'Institut de Recherche stratégique de l'École Militaire (IRSEM).

L'Express : L'Iran accuse Israël d'être à l'origine de l'attaque contre le centre nucléaire de Natanz, ce que confirment certains médias israéliens. Quel est l'objectif derrière cette attaque ?

Amélie Férey : Il faut en fait la replacer dans le contexte des nombreuses attaques clandestines menées par Israël contre l'Iran ces dernières années. Il y a une semaine, l'État Hébreu a ainsi été accusé par Téhéran d'être derrière l'attaque de l'un de ses cargos militaires en mer Rouge. Fin novembre l'Iran a également attribué à Israël l'assassinat de son éminent physicien nucléaire Mohsen Fakhrizadeh. On peut retracer ce type d'actions jusqu'à 2010 avec l'attaque du ver informatique Stuxnet, qui était une opération américano-israélienne déjà lancée à l'époque contre le site de Natanz.

Ces différentes attaques s'expliquent par le refus catégorique d'Israël de laisser l'Iran accéder à l'arme nucléaire. Or cette perspective qui se rapproche de plus en plus constitue ce que l'État Hébreu désigne sous le terme de "menace existentielle". Depuis la guerre du Kippour en 1973, Israël bénéficie d'une supériorité stratégique dans la région, notamment parce qu'elle est considérée comme la seule puissance au Moyen-Orient à disposer de l'arme nucléaire. Mais si l'Iran venait à lui contester ce statut, en bénéficiant à son tour de la bombe, l'État Hébreu perdrait sa supériorité stratégique. Ce qui constitue un risque inacceptable pour Israël.

Israël s'oppose fermement à une reprise des discussions autour de l'accord sur le nucléaire entre les États-Unis et l'Iran. Cette attaque pourrait-elle être un moyen de torpiller une reprise des négociations ?

Tout à fait, et le timing de cette action n'est pas anodin alors qu'une première session de discussions a eu lieu la semaine dernière entre certains membres de l'accord de 2015, pour commencer à envisager un retour des États-Unis. Mais cette attaque pourrait entraver la reprise des négociations de plusieurs manières. Tout d'abord en poussant l'Iran à la faute à travers des représailles importantes contre des intérêts américains ou israéliens. Une action forte de Téhéran aurait pour effet d'annuler toute marge de manoeuvre pour une reprise des négociations.

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Cette attaque pourrait aussi potentiellement entamer la volonté de retour aux négociations de la partie iranienne. En effet les actions de ce type attisent les divisions à l'intérieur du régime iranien entre les modérés qui défendent une reprise des discussions, et les partisans d'une ligne dure qui ne souhaitent pas les reprendre. Pour ces derniers, les États-Unis ne sont pas un interlocuteur fiable et défendront toujours les intérêts et les actions d'Israël.

Téhéran a affirmé vouloir se venger d'Israël, quelle est sa marge de manoeuvre ?

On peut relever qu'après chaque attaque de ce type, l'Iran appelle effectivement à se venger. Cela sert des objectifs de politique intérieure, afin de montrer à la population iranienne que la République islamique ne se laisse pas faire. La difficulté qui se pose, c'est que Téhéran n'a pas intérêt à entrer dans un conflit direct avec Israël ou les États-Unis, puisque l'Iran serait presque certain de le perdre.

Tout l'enjeu est donc de mener une riposte qui reste sous le seuil du conflit. De fait, le régime iranien s'en tient souvent à des frappes ciblées ou à des cyberattaques contre des infrastructures électriques et hydrauliques israéliennes, qui lui permettent de limiter le risque d'escalade. S'il y a des représailles de la part de l'Iran, on peut donc s'attendre à ce qu'elles soient limitées.

Les États-Unis ont indiqué lundi soir n'être impliqués "d'aucune manière" dans l'attaque. Pensez-vous qu'ils réagiront davantage à cette affaire ?

Je ne pense pas qu'il y aura une réaction plus forte de l'administration américaine, dans la mesure où cela constituerait un désaveu important pour Israël. De plus, il s'agit d'une opération clandestine, ce qui complique la chose. Quand Joe Biden a été élu, il a déjà attendu plusieurs semaines pour appeler Benyamin Netanyahou afin de marquer une prise de distance par rapport à Donald Trump. Il a également essayé de renouer le contact avec les Palestiniens, en rétablissant des aides économiques qui leur étaient allouées par le passé, et s'est engagé à rouvrir la mission diplomatique palestinienne aux États-Unis.

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Donc il y a déjà eu une certaine prise de distance avec Israël, et je pense que Joe Biden va maintenant chercher à ménager son allié israélien. De plus, il serait inopportun d'admettre publiquement que les Israéliens ont une marge de manoeuvre leur permettant d'agir sans l'aval des États-Unis.

L'UE a rejeté ce lundi toute tentative de saper les discussions. Que peuvent faire les Européens ?

Les Européens essayent actuellement de faire le lien entre l'Iran et les États-Unis. La situation est complexe parce que l'Iran estime que les États-Unis se sont retirés de l'accord de 2015, et donc que c'est à eux de faire le premier pas. À l'inverse, les États-Unis considèrent que les Iraniens n'ont pas respecté leurs engagements de l'accord de 2015, et que c'est plutôt à eux de faire le premier pas. De fait, les Européens tentent actuellement une médiation pour le compte des États-Unis, en reprenant les discussions avec l'Iran, sans que les Américains ne soient officiellement dans la boucle.

Mais au-delà de ce rôle, il faut noter que la marge de manoeuvre de l'Union européenne est très réduite. Lorsque les États-Unis se sont retirés de l'accord sur le nucléaire en 2018, et ont décidé de mettre en place une série de sanctions contre l'Iran, les entreprises européennes ont été obligées de suivre à cause de l'extraterritorialité des lois américaines. Dans le cas contraire, elles auraient été passibles d'amendes colossales pour avoir eu des échanges économiques avec l'Iran. Cela montre bien les limites des actions que peuvent entreprendre les Européens.