Les scènes ont un air de terrible déjà-vu : des milliers de roquettes du Hamas qui pleuvent sur Israël, des enfants palestiniens victimes des bombes israéliennes sur Gaza, une communauté internationale impuissante et des manifestations électriques partout dans le monde. Une nouvelle fois, en ce mois de mai 2021, le Proche-Orient s'enflamme, et les responsables politiques restent les mêmes. Douze ans à la tête d'Israël pour Benyamin Netanyahou, seize ans à présider l'Autorité palestinienne pour Mahmoud Abbas.

Il y a quelques semaines, on ne donnait pourtant pas cher de l'avenir politique des deux leaders, usés par les années de pouvoir et confrontés à des élections délicates. Mais une fois de plus, les deux hommes ont évité la chute grâce à leur cynisme, au prix d'un climat délétère dont ils sont les premiers responsables.

En Israël, une coalition anti-Netanyahou fracturée par la guerre

"Bibi" Netanyahou, 71 ans, Premier ministre d'Israël depuis 2009, est passé le plus proche du précipice. A quelques heures près. Ce lundi 10 mai, ses rivaux politiques Naftali Bennett et Yaïr Lapid réussissent enfin à mettre six partis israéliens d'accord pour former un gouvernement dont le mot d'ordre se résume à "Tout sauf Netanyahou". Les deux hommes s'apprêtent à annoncer leur succès au président Reuven Rivlin, afin de rendre leur gouvernement effectif, quand les sirènes retentissent à Jérusalem : le Hamas vient de lancer ses premières roquettes contre la Ville sainte, en réponse à des violences disproportionnées de la police israélienne contre des manifestants musulmans sur l'esplanade des Mosquées. Immédiatement, Israël riposte en bombardant la bande de Gaza, territoire sous contrôle du mouvement islamiste, classé comme terroriste par une majorité d'Etats occidentaux.

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L'offensive israélienne à Gaza fracture la coalition anti-Netanyahou. Celle-ci compte dans ses rangs le parti islamique modéré Ra'am, qui refuse d'entrer dans un gouvernement dont l'armée bombarde des populations arabes. Et sans cette formation, impossible d'obtenir une majorité au Parlement israélien. Le plan de Bennett et Lapid échoue, Netanyahou peut rester au pouvoir pour au moins quelques jours, qu'il s'emploie rapidement à mettre à profit...

"Le Premier ministre n'est peut-être pas celui qui crée directement les heurts, mais il est celui qui en tire le plus gros bénéfice politique, constate Amal Jamal, professeur de sciences politiques à l'université de Tel-Aviv. Avec cette impasse politique, il espère provoquer de nouvelles élections législatives, les cinquièmes en deux ans. Et dans cette atmosphère guerrière, où le sentiment national est exacerbé par le chef de l'Etat, Netanyahou sortirait grand vainqueur à coup sûr." A la moindre critique, le chef du Likoud accuse ses adversaires politiques de rompre l'unité nationale israélienne et de "collaborer avec des terroristes islamistes". La guerre contamine déjà une éventuelle prochaine campagne.

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© / L'Express

Côté palestinien, des élections annulées et une jeunesse enragée

Egalement au bord du gouffre politique, le dirigeant palestinien Mahmoud Abbas a, lui, carrément esquivé le vote populaire. A 86 ans, l'ancien compagnon de route de Yasser Arafat, auquel il a succédé à la tête de l'Autorité palestinienne en 2005, n'a jamais remis son mandat de quatre ans en jeu. Un an après sa victoire à la présidentielle, ses adversaires du Hamas remportent les législatives de 2006, puis prennent le contrôle de la bande de Gaza par la force en 2007.

Depuis, Abbas n'a eu de cesse de reporter tout exercice démocratique, sous le regard approbateur d'une communauté internationale terrifiée par une éventuelle victoire globale du Hamas. "Abbas s'est toujours prononcé contre le terrorisme et en faveur du dialogue avec Israël, ce qui en faisait un dirigeant palestinien utile pour la communauté internationale et porteur d'espoir de paix, explique Amir Tibon, journaliste du quotidien israélien Haaretz et auteur de la biographie The Last Palestinian : The Rise and Reign of Mahmoud Abbas (2017). Mais, au fil du temps, pour conserver son pouvoir, il s'est transformé en un énième dictateur arabe, paranoïaque et coupé du monde."

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Cette année, les Palestiniens devaient retrouver le chemin des urnes le 22 mai, pour la première fois depuis quinze ans. Las, Abbas a décidé fin avril d'annuler ces élections, reprochant à Israël de bloquer le vote des Palestiniens à Jérusalem-Est. De même, la présidentielle de juillet n'aura sans doute jamais lieu. "Abbas n'avait aucune chance de gagner ces élections, 70 % des Palestiniens souhaitent son départ, pose Khalil Shikaki, directeur du Palestinian Center for Policy and Survey Research, un think tank de Ramallah, en Cisjordanie. Le report des élections constitue un point de départ décisif de cette crise : Abbas s'est servi de Jérusalem-Est comme prétexte pour les repousser, transformant la ville en un point central de conflit."

L'annulation du scrutin, annoncée en plein mois du ramadan, a chauffé à blanc la jeunesse palestinienne, déjà éprouvée par une année de pandémie. "L'impact économique négatif du coronavirus a fait grimper le chômage à environ 30 % à Jérusalem-Est et à 55 % dans la bande de Gaza", soulève Amnon Aran, directeur du département de politique internationale de la City University of London. En confisquant le pouvoir une fois de plus, Mahmoud Abbas a détruit toute possibilité de s'indigner par le vote, ouvrant la voie aux manifestations, et à la violence prônée par le Hamas. "Nous assistons au cri d'une génération palestinienne privée de démocratie, qui n'a jamais eu l'occasion de s'exprimer dans les urnes, souffle Omar Shaban, directeur de Pal-Think, un centre de recherches basé à Gaza. La décision de Mahmoud Abbas de reporter les législatives a créé une énorme frustration chez les jeunes Palestiniens."

Le leader octogénaire a commis une erreur stratégique : ce déni de démocratie et l'explosion des tensions offrent une occasion inespérée au Hamas de rallier une majorité de Palestiniens à sa cause. "Avec son action violente, ce mouvement islamiste veut prouver qu'il est le seul parti à défendre réellement les Palestiniens de Jérusalem et gagne des points dans l'opinion, observe Khalil Shikaki. A l'inverse, Abbas montre qu'il ne dispose d'aucun levier pour faire pression sur Israël et qu'il ne peut rien pour son peuple. Son échec s'avère total." En mettant hors jeu l'Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas, le Hamas s'est déjà imposé comme l'acteur politique majeur de ce conflit.

Quelle sortie de crise pour les deux leaders ?

Après avoir créé les conditions de l'incendie, les deux pyromanes entretiennent désormais les flammes de la division. Abbas et Netanyahou ont rompu tout dialogue depuis le déménagement de l'ambassade américaine à Jérusalem, en 2018. Les tentatives de négociations ouvertes par des pays tiers, notamment l'Egypte, se heurtent pour l'instant à des murs.

Netanyahou se pose en chef de guerre et promet "une raclée" au Hamas alors que, dans les villes israéliennes, les affrontements entre communautés arabes et juives font craindre une guerre civile. Mahmoud Abbas, ignoré par sa propre population, fait porter l'entière responsabilité du conflit à Israël et au "terrorisme de ses colons". "Abbas est trop faible, personne ne l'écoute chez les Palestiniens, que ce soit à Jérusalem, en Cisjordanie et encore moins à Gaza, souligne Omar Shaban, depuis la bande de Gaza. Son manque de légitimité est très dangereux. Il faut que la communauté internationale se rende compte qu'un dirigeant doit avant tout être reconnu par son peuple, pas uniquement par les pays étrangers."

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Abbas et Netanyahou sont, paradoxalement, les deux seuls leaders à même de sortir de la spirale de violences. Sans un appel au calme de leur part, les extrémistes des deux bords risquent de plonger Israël et les territoires palestiniens dans un chaos bien plus inquiétant. "Nous sommes entrés dans un conflit de grande ampleur, imprévisible par de nombreux aspects, mais nous n'en sommes pas encore à une guerre civile, glisse Amal Jamal, de l'université de Tel-Aviv. Ce scénario serait dévastateur pour nos sociétés."

Ces derniers jours ont montré que l'incendie couvait partout : à Jérusalem, dans la bande de Gaza, mais aussi en Cisjordanie et dans les villes "mixtes" israéliennes. Une logique destructrice des deux camps qui semble ne pas avoir de fin. Comme les mandats de leurs leaders indéboulonnables.