"Un jour, je suis rentré de l'école en pleurant, en disant à mes parents que je voulais mourir en chahid, en 'martyr pour l'islam'." Amir* était en maternelle. C'était un 11 novembre, jour de la commémoration des martyrs du Hezbollah. Pendant douze ans, le jeune étudiant en informatique, 18 ans aujourd'hui, a été scolarisé dans l'une des écoles al-Mustafa au Sud Liban.
Dans ce réseau d'établissements créé en 1984 par le n°2 du "parti de Dieu", Naïm Qassem, des enfants issus de milieux aisés et pour l'écrasante majorité, chiites, suivent le programme officiel libanais. "Là-bas, le plus important, c'est tout ce qu'on t'apprend autour, explique Amir. Surtout la résistance contre Israël. Comme si on était dans une école militaire."
La lutte contre Israël enseignée aux plus jeunes
Ces derniers mois, au Liban, de courtes vidéos montrant des jeunes élèves scolarisés dans des établissements privés dirigés par le Hezbollah tournent en boucle sur les réseaux sociaux. Des enfants sont mis en scène agitant des petits drapeaux iraniens ou affichant le portrait du guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei. Des jeunes filles scoutes du réseau al-Mahdi (affiliées aux écoles du même nom et dirigées par le Hezbollah) ont même poussé la chansonnette à la gloire d'un drone baptisé Hassane, "volant au-dessus de la Palestine" et donnant du fil à retordre "au sioniste qui cherche à stopper cette partie de cache-cache", quelques jours après une mission de reconnaissance du Hezbollah en territoire israélien, le 18 février.
"Une fois, à l'école, ils ont mis un drapeau israélien dans la cour pour qu'on marche dessus. Une autre, ils l'ont brûlé sous nos yeux, c'était banal", raconte Amir, qui, jusqu'à ses 16 ans, n'a rien dit, mais sentait au fond de lui que quelque chose ne tournait pas rond dans son éducation. "Dans ce genre d'écoles, les élèves acceptent le concept du 'martyre' dès leur plus jeune âge, ce qui est très malsain, déplore l'essayiste Mona Fayad. Même les jeux qu'on leur apprend sont des jeux militaires."
Sur les panneaux d'affichage en liège de l'école d'Amir, les photos du chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, et de combattants jouxtent celles de comptines ou de dessins d'enfants. L'un de ses professeurs est même mort au combat en Syrie (le Hezbollah est intervenu dès 2012 aux côtés des forces de Bachar el-Assad) et a été érigé en héros. Mais le jeune garçon se révèle moins perméable que ses camarades. "J'étais d'accord sur le fait qu'Israël est notre ennemi, mais je ne comprenais pas pourquoi on devait aider le régime syrien", dit-il.
Ses parents, communistes, non pratiquants, avaient curieusement souhaité que son frère et lui baignent dans un univers religieux et n'ont pas entendu les réticences d'Amir à poursuivre sa scolarité dans cette école. "Comme ma mère ne se voilait pas, on lui donnait un tchador à l'iranienne pour entrer dans l'enceinte de l'établissement", raconte l'étudiant. A force de se disputer avec ses professeurs, Amir a fini par convaincre ses parents de l'inscrire ailleurs.
Une manière pour le Hezbollah d'homogénéiser la communauté chiite
Les écoles du Mahdi, dont le premier établissement a été inauguré en 1993, sont gérées par l'Institution islamique pour l'éducation et l'enseignement, qui regroupe 15 établissements et sont essentiellement réservées aux partisans et sympathisants du parti, issus de la classe populaire "très pratiquante et radicale", indique Ali el-Amine, analyste et rédacteur en chef du site d'information Janoubia. "Les écoles sont l'une des institutions principales du Hezbollah, qui lui permettent d'homogénéiser la communauté chiite en opérant un lavage de cerveau dès l'enfance", explique Mona Fayad.
A la sortie des classes de l'une d'entre elles à Hadath, dans la banlieue de Beyrouth, des jeunes adolescentes couvertes de la tête aux pieds attendent leurs parents. Un groupe de jeunes discute politique. "Avant d'être ici, j'étais dans une école chrétienne, et il y avait bien la photo du 'baba' [NDLR : le pape François] affichée en grand. Je ne comprends pas pourquoi le fait qu'on affiche celle de Khamenei ou de Nasrallah puisse choquer", répond instinctivement Ahmad*, 14 ans. "Ils éduquent ces enfants à la loyauté aveugle, au fait de ne jamais questionner les ordres et de s'y plier, dénonce Ali el-Amine. Cette vision ne peut survivre qu'au sein des dictatures."
Impossible de visiter l'une des écoles. Les établissements précités ainsi que les services de communication du Hezbollah ont refusé toutes nos demandes de reportages. Evoquer ce sujet place de nombreux interlocuteurs sur la défensive. "Mais pourquoi voulez-vous parler de ça ? Vous n'allez pas dire la vérité, en bons Occidentaux [NDLR : considérant que toute personne critique vis-à-vis du parti est manipulée par l'Occident] que vous êtes", s'emporte Mohammad*, un client dans un magasin de téléphonie mobile à Dahieh, dont le beau-frère a inscrit ses enfants dans l'une des Mahdi.
Hicham*, un professeur d'une trentaine d'années, raconte avoir récemment accepté, faute de mieux, un poste dans une école religieuse du Sud qui se présente comme apolitique. Ce jeune homme, qui a participé à la révolution du 17 octobre 2019 et se montre ouvertement hostile à la formation chiite, ne pensait pas retrouver dans cet établissement le même endoctrinement que dans les institutions libellées Hezbollah. "Mes étudiants adorent l'Iran. Ils aiment parler de la guerre au Yémen ou de la supériorité iranienne face à l'ennemi américain, ça les galvanise", raconte Hicham. A cause de la grave crise économique libanaise, le professeur ne peut se permettre de quitter son emploi. "Cela reviendrait aussi à abandonner cette génération endoctrinée, à qui j'espère apporter une autre perspective", lâche Hicham, confiant, malgré tout.
*Les prénoms ont été changés.
