Un voyage impopulaire pour un président impopulaire. Ce mercredi 13 juillet, Joe Biden débute à Jérusalem une tournée de quatre jours au Moyen-Orient, qui le mènera en Israël, dans les territoires palestiniens et en Arabie saoudite. Le locataire de la Maison-Blanche espère laisser derrière lui l'inflation, les sondages catastrophiques et son impuissance face aux fusillades de masse ou à la vague ultraconservatrice. Pas sûr, toutefois, que l'air soit plus respirable à l'autre bout du monde.

Signe du malaise entourant ce voyage, Biden a pris la peine de justifier son déplacement en écrivant un long article pour le Washington Post. Intitulée "Pourquoi je me rends en Arabie saoudite", la tribune défend sa politique au Moyen-Orient, de la reprise des négociations nucléaires avec l'Iran à l'arrêt des opérations militaires américaines dans la région. Mais ses alliés locaux réservent un accueil mitigé au président américain. "Biden tente de se rapprocher du Moyen-Orient après nous avoir quittés, souffle une source du Golfe, déçue par les premiers mois du leader démocrate. Les engagements américains dans la région nous semblent vacillants, il va devoir apporter des garanties fortes." Chacune des étapes de sa tournée promet au moins un piège politique et diplomatique.

En Israël, une visite en plein chaos électoral

Son premier arrêt, en Israël, se déroule en plein chambardement politique. La coalition au pouvoir depuis un an vient de s'effondrer et un nouveau Premier ministre prend en charge les affaires courantes jusqu'à des élections sous tension dans trois mois. Au moins, Biden sera ici accueilli par un visage amical, celui de Yaïr Lapid, laïc de centre-gauche qui a pris les rênes du gouvernement le 30 juin.

Mais les ombres de la campagne électorale, et surtout celle de l'ancien Premier ministre Benyamin Netanyahou, compliquent l'équation pour le président américain. "Cette visite a une dimension éminemment politique, Lapid s'inscrivant dans l'axe des démocrates, progressistes, libéraux, humanistes incarné par Biden au niveau international, alors que son adversaire Netanyahou joue sur la fibre identitaire et populiste, souligne David Khalfa, chercheur associé à l'Observatoire de l'Afrique du Nord et du Moyen-Orient de la fondation Jean-Jaurès. Biden s'était réjoui que la page Netanyahou ait été provisoirement tournée en Israël." Ce dernier a d'ailleurs mentionné la visite du "président Trump" lundi, avant de se rattraper pour parler du "président Biden"...

LIRE AUSSI : Yaïr Lapid, un anti-Netanyahou à la tête d'Israël

Le chef de l'Etat de 79 ans ira ensuite à Ramallah, pour rencontrer les dirigeants de l'Autorité palestinienne. Il lui sera difficile de masquer le manque, voire l'absence totale, de progrès pour la condition des Palestiniens depuis son arrivée au pouvoir. Washington est particulièrement embarrassé par la mort de la journaliste américano-palestinienne Shireen Abu Akleh, tuée par balle lors d'une opération israélienne en Cisjordanie en mai dernier. Alors que l'enquête américaine vient de rendre ses conclusions sur le drame, sans désigner de responsable, la famille de la victime a demandé à rencontrer Biden. Là aussi, le symbole sera délicat à gérer pour la Maison-Blanche.

Le plus dur restera pourtant à venir pour Biden. Jeudi, il s'envolera à bord du premier vol entre Tel-Aviv et Djeddah, en Arabie saoudite, symbole fort de la normalisation en cours au Moyen-Orient. Passé ce moment de réjouissance, le président américain redoute plus que tout la poignée de main qui va suivre : celle avec le prince héritier Mohammed ben Salmane, dit MBS, accusé d'avoir commandité l'assassinat du journaliste Jamal Khashoggi et que Biden avait promis de traiter "comme le paria qu'il devrait être". Mais la réalité politique rattrape le président de la première puissance mondiale, dont le geste est déjà critiqué par ses propres alliés démocrates...

Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane débarque de son avion à son arrivée à l'aéroport international Queen Alia, dans la banlieue sud de la capitale jordanienne Amman, le 21 juin 2022

Moment embarrassant pour la Maison-Blanche : Joe Biden va devoir serrer la main du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane à Djeddah.

© / afp.com/Khalil MAZRAAWI

LIRE AUSSI : "Tous en rêvent" : entre Israël et l'Arabie saoudite, un rapprochement révolutionnaire

En campagne et pendant ses premiers mois de présidence, Joe Biden avait mis l'accent sur les droits de l'Homme dans sa politique étrangère, négligeant les autocrates du Golfe. A plusieurs reprises, ces derniers se sont plaints ouvertement du manque de soutien américain face aux attaques de drones de milices pro-Iran. "La crise mondiale, à la fois sécuritaire et énergétique, oblige les Américains à revenir dans le Golfe, pointe une source locale. Mais Joe Biden était vraiment distant, son attitude nous a inquiétés, notamment vis-à-vis de l'Iran. Téhéran constitue une inquiétude existentielle pour les pays du Golfe, nous sommes à quelques kilomètres seulement de cette menace."

Renforcer l'axe contre Téhéran

En serrant la main du "paria" MBS, Joe Biden reconnaît son caractère incontournable, en pleine flambée des prix de l'énergie : il espère qu'en sacrifiant ses promesses humanistes, les pétromonarchies accepteront de produire davantage d'hydrocarbures et de faire baisser les cours mondiaux - en même temps que les prix à la pompe aux Etats-Unis.

LIRE AUSSI : Arabie saoudite : comment le "paria" MBS prend se revanche sur l'Occident

Officiellement toutefois, l'énergie ne sera pas l'objectif principal de ce déplacement américain. La Maison-Blanche insiste sur la nécessité d'une nouvelle architecture de défense au Moyen-Orient, face à la menace iranienne. Alors que l'espoir d'un accord avec Téhéran sur son programme nucléaire devient chaque jour plus ténu, Joe Biden veut rassurer ses alliés les plus proches dans la région - Israël, les Emirats arabes unis et l'Arabie saoudite - et les pousser à coopérer.

"Il n'y a pas de revirement stratégique, mais une réorientation de la politique américaine au Moyen-Orient, avec une volonté de Biden de rassurer ses partenaires traditionnels et de réinstaller les Etats-Unis dans un rôle de puissance protectrice face à l'Iran, estime David Khalfa. Ce déplacement intervient à un moment crucial pour la Maison-Blanche, qui entend contenir les ambitions de la Russie et de la Chine dans la région, à l'heure de la crise ukrainienne et alors que les pays du Golfe ont renforcé leurs relations avec Moscou et Pékin ces dernières années, justement pour compenser le retrait perceptible des Etats-Unis."

Après ces quatre jours de tournée à haut risque, Joe Biden ne sera sans doute pas si mécontent de retrouver ses problèmes américains.