Depuis dimanche et l'échec d'Emmanuel Macron à obtenir une majorité absolue à l'Assemblée nationale, la France est souvent décrite comme "impossible à gouverner". En Israël, lundi 20 juin, le gouvernement a annoncé la dissolution de la Knesset après seulement une année au pouvoir, provoquant les cinquièmes élections législatives en trois ans.
Incapables de s'entendre, les partis politiques israéliens se retrouvent paralysés par la proportionnelle intégrale et ouvrent la porte à un retour de Benyamin Netanyahou, Premier ministre tout-puissant pendant douze ans. David Khalfa, chercheur associé à l'Observatoire de l'Afrique du Nord et du Moyen-Orient de la Fondation Jean-Jaurès, analyse les conséquences de la situation dans un pays devenu, véritablement, ingouvernable.
L'Express : Le gouvernement israélien vient d'annoncer la dissolution de l'Assemblée. Cette coalition improbable de huit partis politiques était-elle vouée à l'échec ?
David Khalfa : Ce gouvernement semblait condamné d'avance. On peut se demander d'ailleurs s'il n'était pas condamné au moment même où il a vu le jour et s'il ne constitue pas, rétrospectivement, une parenthèse dans l'histoire politique d'Israël. Naftali Bennett restera le Premier ministre au mandat le plus court de l'Histoire du pays.
L'alliance de bric et de broc qu'il a dirigée pendant un peu plus d'un an est née d'une impasse politique. Depuis 2019, Israël a connu quatre élections consécutives sans résultats nets. Le pays s'est retrouvé dépourvu de majorité pour gouverner. La volonté de tourner la page Netanyahou constituait le principal ciment de cette coalition, composée de huit partis aux vues diamétralement opposées, tant sur les questions sociétales que sur la question palestinienne. Son ambition était également de réparer la société israélienne et de proposer un modèle de gouvernance plus inclusif fondé sur la coopération et le dialogue entre la majorité juive et la minorité arabe.
Si la chute de ce gouvernement était attendue, la dissolution de la Knesset décidée par le Premier ministre sortant reste un coup de tonnerre. Les leaders du gouvernement n'ont pas attendu de tomber face à la motion de censure qui devait être déposée le lendemain par l'opposition. Le duo Bennett-Lapid a préféré prendre les devants et rester maîtres de l'horloge. Ils veulent engager un bras de fer avec Netanyahou en position de force. Ce dernier trépigne d'impatience et fourbit ses armes pour revenir au sommet de l'État. Il a réussi à maintenir son alliance avec les ultra-orthodoxes et la droite nationaliste religieuse depuis les bancs de l'opposition.
Des élections auront donc lieu en octobre. Benyamin Netanyahou en est-il le grand favori ?
Netanyahou Premier ministre, c'est du 50/50. Sur le papier, la droite israélienne a l'avantage, parce qu'elle dispose d'un bloc parlementaire qui n'est certes pas majoritaire mais reste le plus important. Le rapport de force politique aujourd'hui est favorable au camp dit "national", le bloc des droites placées sous la houlette de Netanyahou.
Mais il faut le rappeler, Netanyahou s'est révélé incapable de former une coalition gouvernementale majoritaire en dépit de quatre tentatives successives ces trois dernières années. Il y a un an, son énième échec a brisé un tabou : il était perçu comme étant imbattable, ses 'fans' l'estimaient irremplaçable. En politique étrangère, il a beaucoup joué sur la fréquentation des grands de ce monde, sur les accords d'Abraham, dont il s'attribue la paternité, et sur les questions de Défense, notamment face à l'Iran. Netanyahou a vraiment essayé de s'imposer non seulement comme une figure incontournable de la vie politique israélienne, mais aussi comme le leader de la nation israélienne. Et nous avons assisté à sa chute spectaculaire.
Après cinq élections en trois ans, l'impasse politique se confirme. Que dit ce constat de la société israélienne ?
Cette impasse est le reflet des divisions de la société israélienne, de ses fractures identitaires, notamment ethno-religieuses. La société israélienne constitue une mosaïque. C'est une société très complexe, au coeur d'une région hautement inflammable sur le plan géopolitique. Les questions de sécurité nationale mais aussi de rapport entre la religion et l'état structurent le débat public, ce qui explique les clivages très puissants qui traversent aussi bien le secteur juif que le secteur arabe.
Le système électoral accentue ces fractures. Israël pratique la proportionnelle intégrale. Depuis trente ans, les leaders israéliens discutent d'une réforme de ce mode de scrutin parce que le pays est devenu ingouvernable. Mais pour changer ces règles, une majorité est nécessaire et les petits partis n'ont aucun intérêt à approuver cette réforme, qui constituerait pour eux un suicide politique.
Depuis les législatives de dimanche, de nombreux commentateurs décrivent la France comme ingouvernable. La situation est-elle comparable à Israël ?
Le caractère ingouvernable de la France est vraiment à relativiser à l'aune de ce qu'il se passe en Israël. En France, nous restons sur des séquences électorales qui respectent le rythme institutionnel établi par le quinquennat. En Israël, à ma connaissance, aucun gouvernement n'est allé au terme de sa mandature depuis plus de vingt ans !
La proportionnelle intégrale a l'avantage de donner une image fidèle du pays, de sa diversité sociologique et idéologique. Mais elle produit des crises politiques de manière systémique. Israël est bien plus ingouvernable que la France. Ceux qui, en France, promeuvent un système à la proportionnelle intégrale devraient regarder à deux fois avant de se lancer dans un tel chantier institutionnel. L'exemple israélien montre le danger de ce type de réforme qui produit de la fragmentation et donne aux petites formations politiques un poids disproportionné par rapport à ce qu'ils représentent au sein de la population générale.
Est-il possible d'évaluer les dégâts causés par cette instabilité politique en Israël ?
La première conséquence est qu'Israël a fonctionné sans budget pendant deux ans, alors qu'il s'agit d'un pays avec d'importants besoins financiers notamment dans le domaine de la planification stratégique et de la défense. Cette instabilité politique chronique crée aussi un manque de visibilité notamment en matière de financement des politiques publiques et obère la capacité du pays à répondre à certaines problématiques (cherté de la vie...). Les manifestations reprennent d'ailleurs en Israël sur ce thème. Cela s'explique par l'inflation liée à la guerre en Ukraine menée par la Russie, mais c'est aussi le reflet d'une question sociale qui n'a pas disparu du paysage politique israélien. Ce sera probablement l'un des enjeux de cette campagne, qui restera cependant dominée par le clivage pro et anti-Bibi, ainsi que par les questions de sécurité nationale.
