La Coupe du monde de football donne des sueurs froides aux mollahs. Plus que les cris de colère des supporters, le régime iranien craint le silence. Celui des joueurs pendant l'hymne national ou après un but, signe éclatant de soutien aux manifestants qui, depuis plus de deux mois, défient la République islamique.

Depuis la mort de Mahsa Amini, tuée par la police des moeurs pour un voile mal mis, les protestataires ont pu compter, en coulisses et sur les réseaux sociaux, sur le soutien des footballeurs, véritables icônes en Iran. "Comme au Brésil, les Iraniens ont une passion dévorante pour le foot et leur équipe nationale, souligne Thierry Coville, chercheur à l'Institut de relations internationales et stratégiques et auteur de L'Iran, une puissance en mouvement (Eyrolles, juin 2022). Quand de grandes vedettes du football iranien comme l'ancien joueur Ali Karimi, l'équivalent de Zinédine Zidane en France, se placent en pointe de la contestation, cela embête énormément le régime." Comme d'autres gloires iraniennes, Karimi est poursuivi en justice pour avoir dénoncé la violence des autorités.

Même les joueurs de la Team Melli protestent

A l'image de la société, c'est tout le football iranien qui gronde. Ces dernières semaines, les matchs de championnat se jouent sans spectateurs, par crainte de contagion de la révolte dans les tribunes. Sur le terrain, les joueurs prennent soin de ne célébrer ni leurs buts ni leurs victoires, une façon de rendre hommage aux victimes de la répression.

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La Team Melli, l'équipe nationale qui dispute la Coupe du monde au Qatar, se retrouve au coeur de la tempête. Son attaquant star, Sardar Azmoun, s'est fendu d'un message dévastateur sur les réseaux sociaux : "Au pire, ils m'écartent de l'équipe nationale. Ce n'est pas un problème, je peux faire ce sacrifice en échange d'un cheveu qui dépasse de la tête des Iraniennes... Honte à vous de tuer si facilement. Vive les Iraniennes !" Le joueur, qui évolue en Allemagne, a finalement été appelé pour le Mondial, malgré les pressions politiques contre lui.

Le comportement des joueurs iraniens sera d'autant plus scruté qu'ils vont affronter, le 29 novembre, les Etats-Unis, ennemi n°1 du régime. "Aujourd'hui, les slogans antiaméricains ne sont soutenus que par les durs du régime, l'immense majorité des Iraniens espère des relations normales avec le reste du monde, pointe Thierry Coville. Une énorme pression populaire monte en Iran pour que les joueurs montrent ce qu'ils pensent, qu'ils agissent en faveur des manifestants."

La situation inquiète le Qatar au plus haut point. Peu habituées aux manifestations, les autorités craignent des débordements en dehors et à l'intérieur des stades. "L'Iran est le cas le plus délicat à gérer pour le Qatar, estime Gerd Nonneman, professeur à l'Université Georgetown de Doha. Le profil des supporters iraniens - sont-ils pro ou anti-régime ? - reste une grande inconnue. Le Qatar, qui veut maintenir une bonne relation avec le gouvernement iranien, pourrait se sentir obligé d'intervenir en cas de manifestations trop visibles." Face aux caméras du monde entier, le soulèvement iranien prendrait alors une toute nouvelle dimension.