L'attribution du Mondial 2022 au Qatar a été "une erreur". La dernière sentence contre le Qatar a été prononcée mardi 8 novembre dans un entretien à l'agence allemande SID, filiale de l'AFP, par Sepp Blatter, qui était président de la Fédération internationale (Fifa) à l'époque du vote.
Depuis la désignation du Qatar comme hôte de la Coupe du monde de football, fin 2010, les polémiques se succèdent et s'amplifient. Le riche Etat du Golfe, qui a dépensé des dizaines de milliards de dollars pour accueillir le tournoi déjà controversé, du 20 novembre au 18 décembre, est notamment mis en cause pour le traitement des travailleurs sur les chantiers liés à la compétition, le respect des droits des femmes et des personnes LGBT+ ou encore le recours éventuel à la climatisation dans les stades où se joueront les matchs.
L'ambassadeur qatari du Mondial qualifie l'homosexualité de "dommage mental"
La ministre allemande de l'Intérieur Nancy Faeser a critiqué mardi les déclarations d'un ancien joueur qatari, "ambassadeur" du Mondial 2022, qualifiant l'homosexualité de "dommage mental". "De telles déclarations sont horribles", a-t-elle déploré lors d'une conférence de presse à Berlin.
Cet "ambassadeur" qatari de la Coupe du monde, chargé de la promotion de l'événement, a été interviewé par la chaîne publique allemande ZDF. "Pendant la Coupe du monde, beaucoup de choses vont arriver ici dans le pays. Parlons des gays", déclare Khalid Salman. "Le plus important, c'est que tout le monde acceptera qu'ils viennent ici mais ils devront accepter nos règles", ajoute Khalid Salman. L'homosexualité, "c'est 'haram'" (ce qui signifie "interdit", NDLR), estime-t-il. "C'est 'haram' car c'est un dommage mental", poursuit Khalid Salman, avant d'être interrompu par un attaché de presse.
En visite au Qatar la semaine dernière, Nancy Faeser avait assuré avoir obtenu "pour la première fois" des "garanties de sécurité" pour tous les spectateurs, dont les visiteurs LGBT+, dans cet Etat musulman conservateur où les relations sexuelles entre personnes du même sexe sont criminalisées. Elle avait, dans la foulée, décidé d'assister au premier match de l'Allemagne, contre le Japon, le 23 novembre. L'émir du Qatar Cheikh Tamim ben Hamad Al-Thani avait assuré le 21 septembre que tous les supporters seraient accueillis "sans discrimination" lors de la compétition. La Fifa avait réaffirmé de son côté que les drapeaux arc-en-ciel, symboles de la communauté LGBT+, seraient autorisés autour des stades.
Le Qatar accusé d'avoir commandité l'espionnage de personnalités
Le pays du Golfe était déjà au coeur d'une polémique depuis quelques jours : il est accusé d'être à l'origine de l'espionnage par des hackers basés en Inde de près d'une cinquantaine de personnalités dans le cadre de l'organisation de la compétition.
Selon une enquête publiée dimanche dernier dans le quotidien britannique The Sunday Times, des journalistes, comme celui du Sunday Times Jonathan Calvert, qui avait enquêté sur les manoeuvres de corruption supposées ayant mené à l'attribution de l'épreuve au Qatar en 2010, des avocats, ou encore la sénatrice française, Nathalie Goulet, ont été les cibles de ces hackers embauchés pour protéger la réputation du Qatar. Ces personnalités ont le plus souvent été visées pour leurs travaux ou prises de positions critiques sur l'attribution et l'organisation de la Coupe du monde de football.
Travailleurs migrants : le Qatar rejette des appels à la création d'un fonds d'indemnisation
Le Qatar a rejeté des appels d'ONG à la création d'un fonds d'indemnisation pour les migrants tués ou blessés sur les chantiers de la Coupe du monde de football, a déclaré son ministre du Travail dans un entretien exclusif accordé à l'AFP le 2 novembre. Ali ben Samikh Al-Marri qualifie ces appels de "coup de communication".
Human Rights Watch et Amnesty International mènent une campagne visant à obtenir des compensations pour les migrants victimes d'"abus" (décès, blessures, salaires impayés et frais de recrutement illégaux) de la part de l'instance dirigeante du football mondial, la Fifa, et le pays hôte du Mondial 2022.
"Chaque mort est une tragédie (mais) il n'y a pas de critères pour établir ce fonds" d'indemnisation, avance le ministre. "Où sont les victimes ? Avez-vous les noms ?", demande-t-il. Le ministre a en revanche souligné que son pays avait mis en place en 2018 un fonds d'indemnisation pour les travailleurs ne percevant pas leur salaire, avançant le chiffre de 320 millions d'euros versés rien qu'en 2022.
Le non-paiement des salaires constitue la "principale plainte" des travailleurs migrants auprès du ministère qatari du Travail, selon deux rapports de l'Organisation internationale du travail (OIT) dévoilés le 2 novembre. Le nombre de plaintes a "plus que doublé" (atteignant 34 425 entre octobre 2021 et octobre 2022) grâce au lancement d'une plateforme de dépôt en ligne l'an dernier, selon ces rapports qui exhortent le Qatar à "continuer à oeuvrer pour le plein respect des normes internationales du travail".
De nombreuses voix critiquent le petit émirat gazier au sujet des droits humains, à commencer par la Confédération syndicale internationale, auteur en 2014 d'un rapport sans concession sur le traitement des travailleurs migrants. Le total de 6500 morts avancé début 2021 par le journal britannique The Guardian est sujet à caution. Il correspond à l'ensemble des morts recensés dans la population venue d'Asie du Sud entre 2010 et 2020, toutes causes confondues. Officiellement, il y a eu trois décès dans les huit stades du Mondial.
Une Coupe du monde qualifiée d'"aberration écologique"
Le Mondial 2022 est qualifié d'"aberration écologique" par ses détracteurs. "Nous sommes engagés à assurer une Coupe du monde de football totalement neutre en carbone. Nous y arriverons en mesurant, réduisant et compensant toutes les émissions de gaz à effet de serre associées au tournoi", a de son côté promis Hassan Al-Thawadi, le secrétaire général du Comité d'organisation du Mondial.
Cet engagement peine pourtant à convaincre et des personnalités ont annoncé vouloir boycotter la Coupe du monde en raison de son bilan écologique et humain. L'ancienne star de Manchester United Eric Cantona a notamment dénoncé une "aberration écologique, avec tous ces stades climatisés".
Selon un rapport commandé par la Fifa, la compétition devrait générer 3,6 millions de tonnes équivalent CO2, contre 2,1 millions lors de la précédente édition en Russie, en 2018. La vaste majorité (95%) provient d'émissions indirectes, liées essentiellement au transport, à la construction des infrastructures et au logement. Mais ce bilan des émissions est incomplet, juge Carbon Market Watch, qui estime que l'empreinte carbone de la construction des stades pourrait avoir été sous-estimée d'un facteur huit : il faudrait comptabiliser 1,6 million de tonnes de CO2 et non 0,2 million.
Du côté des organisateurs, on fait valoir que la proximité des huit stades, dans un rayon de 75 kilomètres, va réduire le trafic aérien au profit du métro et des bus électriques. Mais des voix évoquent le risque d'une augmentation des émissions en raison des nombreuses navettes aériennes destinées à acheminer les supporters en provenance des pays voisins, pour limiter la pression sur l'offre hôtelière au Qatar.
La climatisation des stades, souvent retenue comme symbole de gâchis énergétique et environnemental, ne pèse pas très lourd dans le bilan. Mais pour la Première ministre française Elisabeth Borne, cette climatisation à ciel ouvert "n'est pas un bon signal" en matière de sobriété énergétique.
Des soupçons de corruption sur l'attribution de cette Coupe du monde
Des soupçons de corruption sur l'attribution du Mondial 2022 ont mobilisé les justices suisse, américaine et française. La Fifa avait décidé d'attribuer les éditions 2018 et 2022 de la Coupe du monde le même jour, le 2 décembre 2010, "pour tenter d'allier la Russie et les Etats-Unis", candidats à leur organisation, a rappelé Sepp Blatter, ancien président de la Fifa de 1998 à 2015, âgé aujourd'hui de 86 ans. "Il y avait un consensus au sein du comité exécutif de la Fifa."
Un consensus qui a toutefois été brisé à une semaine du vote, a expliqué Sepp Blatter mardi à l'agence allemande SID. Il a affirmé que, lors d'un déjeuner à l'Elysée avec l'ancien président français Nicolas Sarkozy et le prince héritier du Qatar Tamim ben Hamad al Thani - qui deviendra émir en 2013 -, le président français a "conseillé" à Michel Platini de voter pour le Qatar. Une version des faits démentie par Michel Platini : "Le président (Sarkozy) ne m'a jamais demandé de voter pour qui que ce soit, mais j'ai cru comprendre (lors du déjeuner) qu'il soutenait le Qatar", a-t-il relaté devant les enquêteurs français.
Si la Russie a bien décroché l'organisation du Mondial 2018, le Qatar a obtenu le Mondial 2022, par 14 voix contre 8 pour les Etats-Unis, un choix que Sepp Blatter avait déjà qualifié d'"erreur" en 2014, un an avant de devoir quitter ses fonctions sur fonds de scandales à la Fifa. "La quintessence, c'était que je ne pouvais plus compter sur les quatre voix de l'Europe pour les Etats-Unis", fait-il aujourd'hui valoir. "Si les quatre voix étaient allées pour les Etats-Unis, ce sont les Etats-Unis qui auraient obtenu le Mondial, pas le Qatar. C'est la vérité, je n'en démordrai pas."
