Début octobre, sur la place Imam Hussein à Tabriz, au nord-ouest de l'Iran, dans la province de l'Azerbaïdjan oriental, des dizaines d'Iraniens membres de l'ethnie azérie obstruent les rues passantes. Ils frappent des mains en scandant : "Le Karabakh est à nous et restera nôtre", "Mort à l'occupant", "Mort aux Arméniens"," "Allah Akbar." Des policiers à motos interviennent pour disperser les protestataires, sortis exprimer leur soutien à leurs frères azerbaïdjanais, en guerre contre l'Arménie depuis le 27 septembre. Urmia, Zanjan et même Téhéran ont également été ce jour-là les théâtres de ces rassemblements communautaires épisodiques réunissant au total quelques milliers de manifestants.

Farid Zeynali, 28 ans, a participé à ces élans de soutien en faveur de la république d'Azerbaïdjan. Quand il évoque "ses frères et soeurs" en guerre dans le Haut-Karabakh, ses yeux brillent. "Tant de gens ici sentent qu'ils n'appartiennent pas à ce gouvernement ni à la culture iranienne. L'Iran, a toujours voulu nous diviser mais il n'y a qu'un seul et unique Azerbaïdjan. Nous voulons que nos frères du Karabakh puissent vivre en paix et loin des Arméniens. Eux, qu'ils restent loin de nos terres, ou nous irons nous battre."

La crainte du séparatisme

Vendredi 9 octobre, quatre leaders religieux iraniens représentant des villes à majorité azérie, ont publié un communiqué appelant au soutien de l'Azerbaïdjan dans sa guerre contre l'Arménie, en insistant notamment sur la proximité religieuse chiite avec le peuple voisin. "L'Azerbaïdjan est le pays de l'Ahl al-Bayt (référence chiite). Nous félicitons les grandes victoires de la grande nation azerbaïdjanaise et demandons à Dieu tout-puissant la libération du Haut-Karabakh", a déclaré l'Ayatollah Ameli, représentant religieux de la ville d'Ardabil. Arash Sheydaee, vendeur de chaussures au bazar de Tabriz, est satisfait de la prise de position des sayyids de sa région mais attend davantage de ses autorités : "Notre gouvernement doit soutenir totalement l'Azerbaïdjan qui défend les terres contre l'armée arménienne. Nous avons manifesté notre loyauté à nos frères azerbaïdjanais parce que nous ne voyons pas assez d'actions de la part de l'Iran."

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Sur le plan national, Ali Akbar Velayati, conseiller du Guide suprême et ancien ministre des Affaires étrangères, s'est lui aussi montré véhément. Dans le journal conservateur Keyhan, il pointe ''l'occupation'' arménienne du sud de la République d'Azerbaïdjan et ajoute : ''Il existe quatre résolutions de l'Organisation des Nations unies [ONU] obligeant l'Arménie à quitter ces territoires et à rester dans les frontières reconnues internationalement.''

Ces prises de position visent à éviter les troubles publics et la résurgence d'un ressentiment d'une partie du pays envers l'Etat central. Forte de 20 millions d'habitants, soit 25% de la population iranienne, la communauté azérie, localisée dans le nord-ouest du pays, représente en effet aux yeux de Téhéran un danger communautariste et séparatiste.

Téhéran a en mémoire qu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale, en novembre 1945, profitant de l'invasion russe, l'éphémère Gouvernement Populaire d'Azerbaïdjan (GPA) avait proclamé son indépendance, faisant ainsi la jonction avec l'Azerbaïdjan soviétique. Même s'il a été rapidement balayé, le rêve d'un Azerbaïdjan unifié est resté dans les mémoires. "Certains groupes nationalistes azéris sont très surveillés par les services de renseignement iraniens. De façon clandestine, certains pourraient traverser la frontière pour aller se battre contre l'Arménie aux côtés de l'Azerbaïdjan", affirme Azadeh Kian, sociologue franco iranienne. La crainte de voir l'Azerbaïdjan souffler sur les braises d'un séparatisme latent crispe les relations entre les deux pays chiites.

L'Eurovision à Bakou indigne les mollahs

Depuis 30 ans et le début de la guerre entre l'Azerbaïdjan et l'Arménie à propos du Haut-Karabakh, l'Iran a toujours oscillé entre une alliance stratégique avec l'Arménie et une proximité naturelle mais méfiante envers l'Azerbaïdjan. ''L'Iran a une position équilibrée principalement pour des raisons de sécurité nationale'', argumente Rahman Mustafayev, actuel ambassadeur de l'Azerbaïdjan à Paris, faisant référence au poids de la communauté azérie en Iran.

L'ancien diplomate azerbaïdjanais Farid Shafiyev voit d'autres raisons aux rapports parfois tendus avec l'Iran : "L'Azerbaïdjan a de bonnes relations avec les Etats-Unis et Israël. Ces derniers nous vendent des armes mais l'Iran devrait savoir que ces armes sont seulement destinées à la guerre contre l'Arménie", tempère-t-il. Autre motif de friction : le mode de vie azerbaïdjanais, jugé trop laïque et pas assez religieux par l'Iran. En 2012, la tenue de l'Eurovision à Bakou avait créé une vague d'indignation chez les mollahs iraniens, associant l'événement à un "festival gay".

Possible rôle de médiateur

Depuis la chute du bloc soviétique et l'indépendance de l'Azerbaïdjan, l'Iran s'est rapproché de l'Arménie qui lui fournit notamment de l'électricité, mais surtout un accès à la république d'Azerbaïdjan, en plus de sa propre frontière, en cas de guerre avec le pays frère. L'Iran aurait même laissé plusieurs fois passer des convois d'armements russes pour ravitailler l'Arménie dans sa guerre contre l'Azerbaïdjan. René Cagnat, ancien chercheur à l'IRIS et spécialiste de l'Asie centrale, va plus loin : "Téhéran, au cours du premier conflit pour le Haut-Karabagh, approvisionnait l'Arménie coupée de la Russie protectrice." Plus récemment, en avril dernier, les médias azerbaïdjanais accusaient l'Iran de collusion militaire avec l'Arménie après la publication d'une vidéo montrant des camions aux plaques d'immatriculations iraniennes circulant vers le Haut-Karabagh.

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L'Iran maintient toutefois en parallèle des relations, avec l'Azerbaïdjan. "Depuis les sept ans, il y a du mieux. Nous avons des projets économiques mutuels", se réjouit Farid Shafiyev, aujourd'hui président du Centre d'analyse des relations internationales de Bakou.

Alors que le Groupe de Minsk (coprésidé par la France, la Russie, et les Etats-Unis) censé trouver une issue pacifique au conflit du Haut-Karabakh depuis 1992 n'a plus la confiance du président azerbaïdjanais Ilham Aliyev, les deux belligérants pourraient d'ailleurs se tourner vers l'Iran. "Même si nous sommes attachés au groupe de Minsk, Téhéran peut jouer un rôle de médiateur car il connaît bien la région et les velléités des deux pays", conclut l'ambassadeur azerbaïdjanais à Paris, Rahman Mustafayev.