La défense européenne est-elle une chimère, synonyme de maintien de la dépendance vis-à-vis des Etats-Unis, comme le soutient Eric Zemmour ? De l'extrême droite à l'extrême gauche, le déni de la défense européenne, et dans un même élan de l'Otan, est le même. Ce qui est commun est la revendication d'une France retranchée et prétendument totalement indépendante. C'est oublier que, malgré son statut de membre permanent du Conseil de sécurité doté de l'arme nucléaire et de capacités de projection militaires, la France est une puissance moyenne, représentant 1 % de la population mondiale et 4 % du PNB mondial. Face aux rêves impériaux des Etats-continents, au retour de la guerre en Europe et à l'agressivité du grand voisin russe, la taille compte. L'union fait la force. La France, dont la voix porte, trouve dans l'Union européenne un démultiplicateur de puissance. Notre influence est liée à notre appartenance aux principales instances multilatérales. Le Royaume-Uni devenu quasiment inaudible sur la scène internationale depuis le Brexit, et n'ayant d'autre choix que l'alignement sur Washington, est un anti-modèle à cet égard.

L'Otan est sorti de son coma dépassé et a retrouvé une raison d'être le 24 février 2022, jour de l'invasion de l'Ukraine. Est-ce le moment de sortir des structures militaires intégrées, comme le propose Jean-Luc Mélenchon, alors que l'Alliance atlantique assure la défense avancée des frontières de l'Europe et que la vulnérabilité d'un pays non couvert par l'article 5 a été démontrée ? La France est d'ailleurs aux avant-postes en Roumanie comme dans les pays Baltes. Le pilier européen de l'Alliance doit cependant être renforcé pour faire valoir nos vues et ne pas nous laisser dicter nos positions par Washington. A cet égard, il convient de noter que nous avons conservé l'indépendance de notre force de dissuasion en ne participant pas au groupe des plans nucléaires, au sein de l'Alliance.

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L'Otan ne peut toutefois devenir l'horizon indépassable de la défense européenne, d'autant que les Européens savent bien que, si l'invasion de l'Ukraine a ramené les Etats-Unis en Europe, la priorité absolue de Washington est sa rivalité avec Pékin. Le président Biden a d'ailleurs accepté, dans un communiqué commun publié après une explication avec le président de la République sur le contrat Aukus, d'affirmer son soutien à la défense européenne en complémentarité avec l'Otan.

Les crises constituent des électrochocs

La défense européenne, partie prenante de l'autonomie ou de la souveraineté stratégiques qui vont bien au-delà, est un objectif de long terme dans ce processus appelé construction européenne. Des pans sont achevés, d'autres, comme la défense, sont en cours de développement. Les crises constituent à cet égard des électrochocs. Sortant de cet univers postmoderne où la guerre conventionnelle semblait impensable, l'Allemagne a compris qu'elle devait se réarmer et a aussitôt décidé d'abonder le budget défense de 100 milliards d'euros et de respecter l'engagement pris au sommet de l'Otan à Cardiff de consacrer 2% de son PNB aux dépenses de défense. Si son réflexe d'acquérir des F35 reste très atlantiste, la construction en commun de l'avion du futur, le Scaf, peut donner à espérer que l'esprit de combat et les règles d'engagement peuvent évoluer. Il est significatif que le Danemark, qui bénéficiait d'un droit de retrait, ait décidé d'organiser un référendum pour rejoindre le projet de défense européenne.

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L'Union européenne s'est dotée peu à peu de structures et d'instruments de gestion de crise. Elle a acquis une expérience d'opérations très appréciée dans les Balkans et en Afrique. Un fonds de défense a été créé. Elle vient d'adopter une boussole stratégique qui définit les termes de la menace commune, décide de consolider les structures de commandement et de contrôle, et de développer une force de réaction rapide. Elle a pris la décision, sans précédent et en un temps record, de débloquer un cinquième des fonds de la Facilité de paix, soit 1 milliard d'euros, pour livrer des armes afin de permettre à l'Ukraine de se défendre contre l'agression russe.

Même si l'horizon n'est pas immédiat, le sentiment d'urgence et la détermination de construire une défense européenne sont bien là. La chimère serait celle d'une France puissante et indépendante dans un isolement souverainiste.