Jour après jour, mois après mois, les alertes se multiplient sur le front environnemental. "Le rythme auquel les sociétés produisent et libèrent de nouveaux produits chimiques et d'autres entités nouvelles dans l'environnement ne permet pas de rester dans un espace de fonctionnement sûr pour l'humanité", explique la scientifique Patricia Villarubia-Gómez, sur le site du Stockholm Resilience Centre (SRC).

L'objet de ce constat dramatique : une étude publiée le 18 janvier dans la revue Environmental Science & Technology, et co-réalisée avec une équipe de chercheurs internationale. Le SRC y indique que la production de produits chimiques a été multipliée par 50 depuis 1950, et qu'elle devrait tripler à nouveau d'ici 2050. Plus en détail, la production de plastique à elle seule a augmenté de 79 % entre 2000 et 2015. "La masse totale des plastiques sur la planète est maintenant plus du double de la masse de tous les mammifères vivants, et environ 80 % de tous les plastiques jamais produits restent dans l'environnement", observe encore le Centre.

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En conséquence, les scientifiques sont catégoriques : une nouvelle limite planétaire, celle s'appliquant à la pollution chimique ("introduction d'entités nouvelles dans la biosphère" sur le graphique ci-après), vient tout juste d'être franchie. Il s'agit de la cinquième, sur les neuf que compterait la planète selon un concept popularisé en 2009 par le directeur du SRC lui-même, l'expert sur le climat Johan Rockström.

Quelles sont les limites planétaires connues ?

Elles sont donc au nombre de neuf, et concernent le changement climatique, les pertes de biodiversité, les perturbations globales du cycle de l'azote et du phosphore, l'usage des sols, l'acidification des océans, la déplétion de la couche d'ozone, les aérosols atmosphériques, l'usage de l'eau douce et la pollution chimique (l'introduction d'entités nouvelles dans la biosphère). Chacune dispose d'indicateurs, sous lesquels les conditions de vie sur la Terre demeurent favorables, et n'engendreraient pas de risque pour les océans et les mers, les sols, et bien entendu, les humains. Pour l'érosion de la biodiversité, par exemple, le taux annuel d'extinctions doit être inférieur à 10 extinctions par million d'espèces.

Au moment de la création du concept, reconnu par la Commission européenne et les Nations Unies, trois étaient déjà dépassées : celles de la perturbation du cycle de l'azote, du phosphore, ainsi qu'une partie de l'érosion de la biodiversité. A noter que pour plusieurs d'entre elles, les situations n'avaient pas été quantifiées. C'est pourquoi, après une étude approfondie sur les "entités nouvelles dans la biosphère", les scientifiques du Stockholm Resilience Center affirment que cette limite est désormais franchie, et expose l'humanité à de graves périls. Enfin, la limite touchant au changement climatique est elle aussi dépassée. Depuis la fin du XIXe siècle, la température moyenne mondiale a augmenté de plus de 1°C. L'indicateur choisi, la concentration de CO2, en ppm (parties par million) s'élevait en 2020 à 413,2 ppm, soit 149% du niveau préindustriel.

Les neuf limites planétaires. Au moment de la création de ce concept, trois étaient déjà dépassées. Deux se sont depuis rajoutées.

Les neuf limites planétaires. Au moment de la création de ce concept, trois étaient déjà dépassées. Deux se sont depuis rajoutées : le changement climatique ainsi que l'introduction d'entités nouvelles dans la biosphère.

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Une poignée de critiques existent : les limites fixées sont globales et ne font aucune distinction entre les pays ou les zones du monde, entre les plus polluants, et les plus touchés par ces dépassements, qui ne sont pas nécessairement les mêmes. Puis, il est difficile de mesurer pleinement les conséquences des franchissements de seuil. Les réactions de la planète demeurent imprévisibles.

Pourquoi ce nouveau franchissement est-il important ?

Plus de la moitié des limites de la Terre sont dorénavant menacées. Et la plupart, à l'exception peut-être de l'appauvrissement de l'ozone - rendue célèbre par la célèbre métaphore du "trou" aujourd'hui sous contrôle - sont sous tensions. Surtout : plusieurs chiffrages manquaient jusqu'ici, notamment sur ce nombre d'entités nouvelles (substances chimiques, plastiques, nanomatériaux...), introduites par l'homme.

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"On estime à 350 000 le nombre de types différents de produits chimiques manufacturés sur le marché mondial. Il s'agit notamment de plastiques, de pesticides, de produits chimiques industriels, de produits chimiques présents dans les produits de consommation, d'antibiotiques et d'autres produits pharmaceutiques, liste maintenant le SRC. Ce sont toutes des entités totalement nouvelles, créées par les activités humaines et dont les effets sur le système terrestre sont largement inconnus. Des volumes importants de ces nouvelles entités pénètrent dans l'environnement chaque année."

Les scientifiques ont constaté que ces rejets dans l'environnement étaient de plus en plus massifs. Et admis qu'un dépassement était effectif, puisque à la vitesse où progresse ce phénomène, "la capacité des gouvernements à évaluer les risques mondiaux et régionaux, et encore moins à contrôler tout problème potentiel" est remise en cause, d'après Bethanie Carney Almroth de l'Université de Göteborg, et co-auteure de l'étude.

Chaque année, pour le seul plastique, entre 5 et 13 millions de tonnes terminent dans les océans, d'après le ministère de l'Ecologie. D'après l'ONU, cette quantité devrait tripler d'ici à 2040. Le monde étouffe sous les produits chimiques et plastiques, et ce phénomène semble irréversible. "Même si nous devions stabiliser ou réduire la production et les rejets, ses effets (...) constitueront toujours une menace en raison de la persistance de nombreuses entités nouvelles", indiquent les scientifiques du SRC dans leurs travaux.

Ce franchissement aura tout de même un mérite : celui de progresser vers la création d'un plafond sur la production et le rejet de ces nouvelles entités dans l'environnement. Le salut pour la préservation de la planète résidera ensuite dans la mobilisation des nations et des gouvernements, jusqu'ici, hélas, bien insuffisante.