Sa trace avait été perdue en Syrie, du côté de Baghouz, dans le dernier réduit que contrôlait en 2019 l'organisation Etat islamique. Ce djihadiste français très recherché, a été arrêté la semaine dernière par la Turquie. En vertu du "protocole Cazeneuve" entre Paris et Ankara, il pourrait maintenant être renvoyé vers la France. L'homme en question s'appelle Othman Garrido, alias "Abou Salman Al-Faransi". Âgé de 25 ans, il était parti pour la Syrie au printemps 2014, avec son père, Thierry, un converti au salafisme, sa mère, Oubey, d'origine marocaine, et ses deux jeunes frères, dont l'un était encore mineur à l'époque.
La famille, originaire du quartier de La Paillade, à Montpellier, avait attiré l'attention en novembre 2014. Othman apparaissait alors dans une vidéo de propagande intitulée "What are you waiting for?" (Qu'attendez-vous?), en compagnie de deux autres Français, Kevin Chassin et Quentin Lebrun, dans laquelle ils appelaient à commettre des attentats contre la France. Othman y brûlait son passeport français. Son père se tenait en arrière-plan de la scène. Depuis lors, Chassin a commis un attentat-suicide à la frontière irako-jordanienne, Lebrun a été arrêté par les forces kurdes de Syrie. Garrido s'était évaporé. En 2017, il avait été condamné en France à quinze ans de prison, en son absence, pour association de malfaiteurs terroriste.
Il était camouflé en civil avec une fausse identité
Selon les informations transmises à la France par les autorités turques, Othman Garrido aurait été arrêté à Kilis, à la frontière syro-turque, alors qu'il tentait de passer clandestinement vers la Turquie. La réalité est sensiblement différente. Selon nos informations, Garrido était détenu depuis près d'un an par un groupe armé syrien, dans le nord du pays sous contrôle de l'armée turque et de ses alliés et il a été revendu à plusieurs reprises. Ses geôliers, les miliciens islamistes d'Ahrar Al-Sharqiya, membres de l'Armée nationale syrienne, tentaient de monnayer Garrido auprès des autorités françaises et réclamaient 100 000 dollars contre sa livraison aux services occidentaux.
Garrido a été capturé fin septembre 2019 au check-point d'Al-Aouna, à 25 kilomètres de la ville d'Al-Bab, proche de la frontière turque. Il se trouvait à bord d'un minibus blanc, camouflé en civil, avec une fausse identité. "Il parlait arabe avec un fort accent, nous l'avons immédiatement fait descendre et l'avons arrêté", raconte Abou Hussein, 38 ans, l'un des miliciens qui tenaient le check-point. Garrido était parvenu à fuir Baghouz, vers Raqqa, caché dans un camion, et il tentait de rejoindre Idlib où se trouvent d'autres fuyards de Daech. Selon le témoignage qu'il a livré à ses gardiens, le reste de la famille, dont son père, Thierry, est mort dans l'assaut de la dernière poche djihadiste.
"Nous nous disputions pour fixer son prix"
Sans en informer leurs chefs, les combattants d'Ahrar Al-Sharqiya, enferment leur prisonnier dans une maison civile à Afrin, où il reste environ six mois. C'est alors qu'ils tentent de tirer profit de leur trouvaille. "Nous l'avons vu comme un trésor", confirme Abou Hussein. "Nous nous disputions pour fixer son prix et savoir à qui nous pourrions le vendre. Notre souci principal était de ne pas éveiller les soupçons des Turcs." Après négociations, le captif est revendu à quatre miliciens du même groupe pour 13 000 dollars. L'un des combattants, Ibrahim, 30 ans, précise que le groupe espérait le revendre pour 100 000 dollars. "Pour nous c'était une belle prise. Il serait allé au plus offrant". Dès lors, il change de lieu de détention toutes les deux semaines.
"Quand nous l'avons interrogé, il nous a dit que toute sa famille avait été tuée à Baghouz et Hajjin", explique Ibrahim en parlant des derniers villages où s'étaient retranchés les djihadistes de l'Etat islamique. "Mais pour nous son histoire n'avait aucun intérêt, ce qui nous intéressait c'était l'argent." Le groupe ne trouve aucun acheteur et Garrido devient encombrant. Son prix est bradé. Le 14 juillet, le chef d'une autre faction syrienne pro-turque, Jabhat al-Shamiyah (le Front levantin), négocie Othman Garrido pour 25 000 dollars, avant de "l'offrir" aux autorités turques à Afrin, dans le but d'en retirer un bénéfice politique à plus long terme. Transféré en Turquie, Garrido est désormais aux mains des services turcs de renseignement. Il pourrait maintenant être extradé vers Paris si les autorités turques et françaises coopèrent sur ce dossier.
