"Nous sommes très soulagés du dénouement même si cette solution a un goût amer". Sophie Beau, cofondatrice de SOS Méditerranée, a résumé, ce vendredi 11 novembre, l'état d'esprit dans lequel se trouve l'ONG, après que le gouvernement français a accepté de débarquer sur son sol les 234 migrants présents à bord du navire Ocean Viking. Ces derniers, sauvés d'une mort certaine trois semaines auparavant, se sont vu refuser toute aide de la part de l'Italie, pourtant sommée par le droit international maritime de les prendre en charge.

La France a donc "pris ses responsabilités", selon les mots du ministre de l'Intérieur, Gerald Darmanin, et suppléé le devoir manqué de Rome, non sans une profonde aigreur. Ancien sauveteur sur l'Aquarius, un navire qui avait secouru 630 migrants à l'été 2018, et auteur du Journal de bord de l'Aquarius. Dans la peau d'un marin-sauveteur (éditions Kero, 2021), Antoine Laurent constate que le discours politique hostile aux étrangers empêche toute action coordonnée efficace au sein de l'Union européenne.

L'Express : En 2018, déjà, l'Italie avait refusé d'accueillir un bateau de SOS Méditerranée, l'Aquarius. La situation de l'Ocean Viking, quatre ans plus tard, est-elle comparable ?

Antoine Laurent : Il y a bien sûr des similitudes, mais aussi quelques différences importantes à souligner. En 2018, les garde-côtes italiens s'étaient impliqués dans l'opération de sauvetage des migrants. Et si Matteo Salvini s'était montré intransigeant quant à l'accueil des 630 personnes à bord - soit 400 de plus que sur l'Ocean Viking - deux navires militaires italiens avaient accompagné l'Aquarius jusqu'à Valence, en Espagne. Cela avait permis de répartir les personnes sur les trois bateaux, et ainsi d'assurer leur sécurité.

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Mais depuis quelques années, l'Italie se montre de plus en plus intransigeante. Elle ne s'implique plus du tout et laisse les ONG gérer seules les situations de détresse en mer. L'imbroglio diplomatique entre Paris et Rome avait également été moins important car l'Espagne s'était rapidement manifestée pour accueillir le navire. Cela avait permis d'éviter une montée des tensions.

Il semble qu'il y ait un affrontement franco-italien particulier sur la question de l'accueil des migrants. Est-ce vraiment le cas ?

Oui, l'Italie utilise la France pour se décharger de la responsabilité de l'accueil des migrants. Elle nous met au défi, profitant du fait que nous sommes aussi un pays méditerranéen. Surtout, à travers la France, l'Italie entend envoyer un message à l'Union européenne : "Ne nous laissez pas seule face à l'afflux de migrants". Cette attitude peut être compréhensible mais elle est aussi de mauvaise foi, car l'Union européenne a adopté, ces dernières années, des mesures pour aider l'Italie. Derrière cette attitude, il y a la mise en oeuvre d'un agenda d'extrême droite qui entend tout simplement stopper l'arrivée des migrants sur son sol.

Pourquoi l'Union européenne n'arrive-t-elle pas à s'entendre sur un accord de coopération ?

En matière d'accueil des migrants, il n'y a pas d'union. Avec l'Aquarius en 2018 et l'Ocean Viking actuellement, est mis en avant le sort de centaines de personnes, mais la vraie question est de savoir comment on traite les dizaines de milliers de migrants qui arrivent en Italie, en Grèce ou en Espagne. Aujourd'hui, il n'y a pas de mécanisme de répartition coordonnée au sein de l'Union européenne. En grande partie parce que le discours hostile aux migrants est dominant au sein des gouvernements européens. Pour s'accorder, il faudrait un volontarisme politique, or celui-ci n'existe pas. Je dis bien parmi les gouvernements, non au sein des populations européennes. Il y a une volonté d'aider de la part des citoyens qui est étouffée par la posture des dirigeants.

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La politique migratoire mise en oeuvre par les Etats est une réponse au discours d'extrême droite, qui estime que plus la politique en matière d'accueil sera dure, moins les migrants seront nombreux à tenter leur chance. Mon expérience au sein de SOS Méditerranée tend à me faire penser que cette analyse est erronée. En effet, les gens qui souhaitent rejoindre l'Europe le font par obligation. De plus, en rendant les frontières de l'Union européenne dangereuses aux migrants, les gouvernements les poussent à emprunter les canaux illégaux et soutiennent indirectement les réseaux criminels de trafic d'êtres humains. Alors qu'il faudrait leur permettre de trouver un refuge via des voies de migration sûres et légales.

La décision de la France d'accueillir l'Ocean Viking a, justement, suscité l'indignation de l'extrême droite, qui a dénoncé le "laxisme" du gouvernement...

En 2018, le gouvernement français s'était rangé du côté de ceux qui critiquaient les ONG comme étant de faux humanistes et les complices des passeurs. Cette fois, les circonstances obligent en quelque sorte le gouvernement à être du côté des "humanistes". Le clivage s'étant placé à droite des Républicains, le ministre de l'intérieur, Gérald Darmanin, a dû opter pour le choix de l'aide. Il a exprimé son soutien au travail des ONG et a accepté d'accueillir le navire sur le sol français.

Mais, dans le même temps, il a annoncé que toutes les personnes à bord "ne relevant pas de l'asile feront l'objet de procédures d'éloignement", ou encore que les contrôles à la frontière franco-italienne seraient renforcés. Il essaie de rassurer les partis de droite, en leur faisant comprendre que cette décision est imposée par les circonstances.