Entre le gouvernement des Etats-Unis et les Gafam (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft), les relations risquent très vite de se refroidir. Choisie par le président Joe Biden, la juriste Lina Khan, 32 ans, était entendue mercredi au Sénat lors de son audition de confirmation comme commissaire au sein de l'autorité américaine de la concurrence (FTC).

Sa nomination est particulièrement redoutée par les géants de la tech et du commerce en raison des critiques répétées de la jeune femme sur leurs pratiques monopolistiques supposées. A la FTC, Lina Khan changerait ainsi d'échelle en s'offrant le luxe d'enquêter et de poursuivre ces firmes devant la justice. Bien qu'elle ne serait pas à la tête de l'agence, dotée par ailleurs d'un pouvoir de décision collégial, l'arrivée de Lina Khan symbolise le virage pris par l'administration Biden face à ces entreprises réputées toutes-puissantes. En témoigne également la nomination de Tim Wu, un autre pourfendeur des Gafam, dans un rôle de conseiller aux côtés du président démocrate.

Formation

Lina Khan est diplômée en 2010 d'une université privée américaine située dans le Massachusetts, le Williams College, grâce à une thèse réalisée sur la célèbre philosophe allemande Hannah Arendt. Elle passe avec succès, sept ans plus tard, un doctorat en droit à Yale. Elle y signe, en fin de parcours, dans la revue de droit de l'université, un article majeur sur "Le paradoxe antitrust d'Amazon". Celui-ci analyse point par point de la stratégie mise en oeuvre par le "titan du commerce du XXIe siècle" pour mettre à genoux ses concurrents, de ses prix excessivement bas à ses pratiques commerciales agressives. "Bien qu'Amazon ait enregistré une croissance fulgurante, il génère de maigres bénéfices, choisissant de proposer des prix inférieurs aux coûts et de s'étendre largement à la place", résume-t-elle.

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Elle estime le cadre législatif trop lâche, ne permettant pas au gouvernement américain de réguler la situation. Le papier lui vaut une flopée de récompenses ainsi que les honneurs du New York Times, popularisant instantanément ses idées dans un pays déjà très critique vis-à-vis d'autres monopoles : ceux des géants de la tech comme Facebook ou Google.

Expérience

A tout juste 20 ans, après l'obtention de son tout premier diplôme, la jeune femme postule à la New America Foundation, indique le New York Times. Elle étudie pour ce groupe de réflexion l'évolution des lois antitrust (anti-monopole) aux Etats-Unis. Avant, donc, d'intégrer Yale pour y poursuivre ses études et décrocher son doctorat.

A 27 ans, elle entame donc un nouveau chapitre de sa carrière. La popularité acquise avec l'article sur Amazon la propulse déjà à la FTC, en tant que conseillère auprès du commissaire démocrate Rohit Chopra. Elle occupe par la suite un poste d'avocate au sein du sous-comité antitrust du pouvoir judiciaire de la Chambre des représentants, et participe à un rapport de grande envergure publié après une enquête d'un an sur les positions dominantes de Google, Amazon, Facebook et Apple dans leurs secteurs respectifs. Le mot "démantèlement", le plus redouté peut-être par ces entreprises, est lâché.

En parallèle, Lina Khan entame une carrière d'enseignante en droit à la prestigieuse université Colombia à New York. L'accession au rang de commissaire de la FTC qu'elle connaît bien n'a donc rien d'une surprise pour cette spécialiste de la concurrence. De l'avis de Sarah Miller, directrice du groupe de réflexion American Economic Liberties Project, Lina Khan "est l'une des plus brillantes stars intellectuelles dans le monde de l'antitrust, et ce depuis une bonne génération. Elle est unanimement saluée, même parmi ceux qui sont en désaccord avec elle", confie-t-elle au Figaro.

Traits de caractère

Le portrait réalisé il y a près de trois ans par le New York Times dépeint une jeune femme brillante, polie, et surtout acharnée de travail. Une camarade d'université, citée par le quotidien, narre ses nombreuses heures passées à la bibliothèque, jusque tard dans la nuit. Studieuse, Lina Khan emporte ses lectures jusqu'en lune de miel. Ses détracteurs ont tenté de lui affubler le surnom "Hipster Antitrust", face auquel elle reste de marbre. Elle est présente sur Twitter, où elle compte plus de 30 000 abonnés, et elle alimente méthodiquement un site Internet de ses très nombreux travaux. Rien ne dépasse.

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Contrairement à ce qu'on pourrait croire, la jeune femme se révèle moins obsédée par les Gafam que par le cadre législatif actuel aux Etats-Unis, qu'elle n'estime pas à la hauteur des enjeux. "Amazon n'est pas le problème - l'état de la loi est le problème, et Amazon le décrit d'une manière élégante", a-t-elle déclaré au New York Times. Elle dispose même, dans son foyer, d'un compte Amazon prime. Sans rancunes.

Centres d'intérêt

Lina Khan est née en 1989 à Londres de parents pakistanais. Elle débarque à 11 ans aux Etats-Unis et se passionne dans un premier temps pour le journalisme. Comme rédactrice en chef du journal de son lycée, elle enquête sur la compagnie Starbucks à 15 ans, et sa drôle de façon de refuser aux étudiants de s'asseoir dans un de ses établissements de New York. Avec, déjà, cette soif de "justice sociale". Celle-ci est renforcée par les "contrôles" subis par sa famille à l'aéroport, sur fond de racisme et de xénophobie, raconte les Echos.

Son cheval de bataille est aujourd'hui l'antitrust, auquel elle se consacre corps et âme et qu'elle envisage comme un combat global pour le droit et la démocratie. "J'étudie le droit antitrust, la tradition anti-monopole, le droit et l'économie politique. Mon travail académique examine les limites du paradigme actuel du droit antitrust, évaluant comment son cadre fondé sur le bien-être ne parvient pas à saisir les réalités empiriques et trahit les origines républicaines de l'antitrust. Plusieurs de mes projets se sont concentrés sur la façon dont les entreprises dominantes de l'ère numérique révèlent fraîchement ces lacunes et exigent une approche de l'anti-monopole animée par des questions de pouvoir, de distribution et de démocratie", écrit-elle sur son site Internet. Pour les Gafam, le ton est donné.