Le café Mandarine est niché dans un recoin de Doha. Loin des hôtels de luxe, ce petit glacier libanais attire les initiés de la capitale qatarienne comme Yousef Al-Oblaidly, où il a longtemps eu ses habitudes. Thierry Foures-Morano, qui a travaillé au début des années 2000 sur l'acquisition des droits du sport pour la chaîne Al-Jazeera dans la péninsule, a souvent accompagné celui qui deviendra le grand patron du groupe beIN Sports dans cette gargote sans prétention.

Dès son installation à Doha, le français s'est en effet entouré d'une petite bande : Nasser Al-Khelaïfi, président du Paris Saint-Germain et ancien directeur général de beIN Sports, et l'actuel patron de la chaîne, Yousef Al-Obaidly. Les trois hommes aiment les voitures, la nourriture et le faste de l'émirat. A la sortie du travail, ils ont un rituel : boire une rasade de milk-shakes en parlant football. En octobre 2003, le rendez-vous entre les trois amis prend un tour décisif pour la carrière d'Al-Obaidly. "Avec Nasser, on voulait le faire venir avec nous chez Al-Jazeera. Yousef refusait. A force de lui dérouler les arguments, j'ai fini par lui arracher un oui juste avant qu'il ne descende de la voiture", narre son ancien ami.

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Yousef Al-Obaildy a bien fait de se laisser convaincre. Depuis, il est devenu l'un des maillons les plus essentiels du dispositif de la diplomatie du sport pratiquée par l'émirat. Depuis une décennie, d'abord en France, puis dans le reste du monde, il ferraille pour faire du Qatar une place forte du sport dans les médias. En imposant une couverture du sport portée sur le direct, il est parvenu à crédibiliser le Qatar auprès des spectateurs et des instances. BeIn Sports diffuse la quasi-totalité des sports professionnels à travers le monde et est désormais présent dans 43 pays. Une puissance de frappe phénoménale pour ripoliner l'image du pays, avec en point d'orgue l'organisation de la Coupe du Monde de football.

Pur produit de l'élite qatarienne

Le choix à l'automne 2003 de Yousef Al-Obaildly ne coulait pourtant pas de source. Il ne connaît presque rien à la télévision lorsqu'il est débauché par Al-Jazeera. Cadre chez Kamari, l'EDF local, l'homme est un pur produit des élites qatariennes : il a fait ses études aux Etats-Unis, et rêve de faire carrière au sein de l'administration du pays. La chaîne d'informations se révèle un tremplin inouï tant elle est au centre des attentions de l'exécutif. Lancée en 1996, celle qui a pour ambition de devenir la BBC du monde arabe est un outil de communication puissant en faveur de l'ambition qatarienne d'exister sur la scène internationale.

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Les années filant, la chaîne croît et sa couverture assidue des printemps arabes l'expose aux critiques des pays voisins. "Il leur fallait un autre produit, plus tranquille, politiquement calme, qui n'ouvre pas à des conflits. Une chaîne de sport est idéale, c'est un produit sympathique", confie un ancien cadre de la direction de beIN Sports France. C'est avec cette idée en tête que le tandem des deux amis Al-Khelaïfi et Al-Obaidly est choisi pour construire la rédaction française de beIN Sports, la première des antennes du groupe. Le lancement est un crash test.

Message positif

Le cahier des charges est simple : éviter toute polémique. Le recrutement de jeunes journalistes dynamiques va dans ce sens. Dès les premiers directs lors de l'Euro 2012 et les Jeux Olympiques à Londres, beIN Sports porte un message positif. "On nous l'a souvent reproché, c'est très naïf, mais moi j'aime quand ça va bien !", se marre Smaïl Bouabdellah, un ancien animateur de la maison.

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Dans les locaux de la Factory à Boulogne-Billancourt, pas question de pointer les errances de l'équipe de France comme le fait son concurrent Canal +. Il n'est pas non plus question d'égratigner Vincent Labrune, pourtant président du rival marseillais lorsqu'il est reçu sur le plateau en pleine tempête sportive dans la cité phocéenne. Cette ligne sans accroc affiche un second avantage : la direction n'a pas à se mêler des questions éditoriales comme ce fut le cas à Al-Jazeera. "Je n'ai jamais eu de rendez-vous avec Yousef pour qu'il me dise, ça oui, ça non, ça oui... jamais", assure Alexandre Ruiz, ex-journaliste vedette de la chaîne. Le patron n'est ailleurs pas souvent à Paris. Ses collaborateurs le côtoient derrière un écran d'ordinateur plutôt que lors des réunions hebdomadaires.

L'oeil de Doha

Le lancement réussi de beIN Sports France installe cet ancien tennisman de bon niveau comme le chef d'orchestre de la multiplication des canaux à travers le monde. Le modèle de développement est simple : reprendre la même recette qu'en France. Divertissement, expertise et moyens techniques... Le tout en ayant un regard acéré sur les finances. Le directeur de chaîne au visage poupon tient les cordons de la bourse de son actionnaire avec une rigueur qui tourne parfois à l'obsession selon certains membres de la rédaction parisienne. "La moindre dépense passait par Yousef. Tous les financements des émissions, les reportages... Il s'est d'ailleurs imposé de cette façon", souffle un reporter parti chez la concurrence.

Loyal et dévoué, Al-Obaidly a acquis un surnom au fil du temps dans les couloirs des chaînes concurrentes : "l'oeil de Doha". Dans la ville qui l'a vu grandir, l'intégralité de la Coupe du monde sera accessible sur les antennes nationales, les cafés retransmettant en boucle les émissions autour de la compétition. Les panneaux publicitaires vantant la couverture de beIN sont légion. Dans les centres commerciaux réfrigérés, des hôtesses distribuent des dépliants pour favoriser les abonnements à l'approche de l'un des plus grands évènements de l'histoire du pays. N'y figure pas le visage de Yousef Al-Obaidly, toujours dans l'ombre, mais tous les regards sont aujourd'hui tournés vers la chaîne qu'il dirige.