"Cette présidence risque d'être la plus ingrate, et la plus difficile de notre époque. Croyez-vous que vous pourriez faire mieux que Lyndon Johnson ?"

M. Richard Nixon, dérouté par le mauvais temps, vient de se poser sur un aéroport de campagne. Il répond : "Je ne serais pas candidat si je m'en croyais incapable. Je pense connaître les problèmes. Et je crois pouvoir leur apporter quelques réponses.

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Cette anecdote que rapporte le New York Times se situe en octobre 1967, à l'aube de la campagne pour ce galop d'essai que constituent les élections primaires du New Hampshire. Mais treize mois plus tard, les "quelques réponses" demeurent cachées.

L'homme le plus puissant du monde, Richard Milhous Nixon, 55 ans, avocat et politicien professionnel, est, pour beaucoup d'Américains et pour tous ceux qui ne le sont pas, presque un inconnu. Timide, se protégeant par le silence, se livrant le moins possible dans ses propos, il a réussi à se créer un personnage à partir d'une insignifiance longuement travaillée.

Richard Nixon, croqué par le dessinateur Tim, dans L'Express.

Richard Nixon, croqué par le dessinateur Tim, dans L'Express.

© / Tim / L'Express

"C'est un jour pour visiter les malades et ensevelir les morts". Ces mots du sénateur Eugene McCarthy, à l'heure où il apprit le résultat des élections, comportent une part d'injustice. Pour M. Nixon, c'est vrai, la politique est une prose sans éclat destinée à une multitude sans visage. Mais il y a, dans cette volonté d'anonymat qui a fait de lui un président, une tension dramatique dont il existe peu d'exemples. Face à l'adversité et aux sarcasmes, Nixon l'impersonnel a acquis un relief gris qui est une version inédite de l'autorité.

Un vice-président chevronné

Des trois candidats de l'année 1968, Richard Nixon est celui qui connaît le mieux, sans doute, le mécanisme du pouvoir : vice-président de 1952 à 1960, il l'a exercé, brièvement, durant les défaillances cardiaques d'Eisenhower. Il ne s'est trouvé, cinq ans durant, qu'à quelques battements de coeur de son fauteuil. C'est la première fois depuis l'élection de John Adams, en 1796, que la présidence échoit à un vice-président si chevronné.

Ce pouvoir écrasant, il ne l'exercera pas dans les conditions les plus commodes. Président républicain, il aura devant lui un Congrès à forte majorité démocrate : 243 Démocrates contre 192 Républicains à la Chambre, 58 contre 42 au Sénat. Déjà M. Eisenhower de 1955 à 1960, avait vu croître la majorité démocrate du Congrès d'une élection partielle à l'autre. Il ne s'en était pas trouvé paralysé.

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Contraint à une politique bipartisane, M. Nixon l'aurait probablement pratiquée de toute façon pour régler les grandes questions : Vietnam, problème noir, économie, ordre public. Pour replâtrer, aussi, l'unité américaine, comme il l'a promis au lendemain d'une élection décidée à quelques milliers de voix. Pour rebâtir, enfin, le prestige du Parti républicain, le "Grand Old Party", né de la guerre de Sécession, ruiné en 1932 par la crise économique qu'il n'avait su ni prévoir ni enrayer, brièvement ranimé par le prestige du vieux soldat Eisenhower.

Pour l'Amérique désorientée, fragmentée, la collaboration d'un président Républicain et d'un Congrès démocrate pourrait constituer, à terme, un avantage. Elle a frôlé l'élection blanche, la crise constitutionnelle en pleine crise mondiale. Mieux vaut, s'il est adroit, un président obligé de composer.

Seconde vie

M. Nixon avait demandé au peuple américain une large majorité, un "mandat de gouvernement". Il ne l'obtient que d'extrême justesse. Comme John Fitzgerald Kennedy en 1960. Alors, les deux adversaires, dissemblables en tout, recomposaient à eux deux le portrait-robot de l'Amérique. D'un côté, chez Kennedy, une assurance superbe de soi et la vocation du succès ; de l'autre, chez M. Nixon, une somme d'insuffisances tendues et comme embellies par la farouche volonté de vaincre. Le premier, né dans la fortune, était promis à tous les sommets. Le second, venu de la pauvreté, avait compris que le talent de son pays était de donner leur chance aux obscurs. Et que cette chance, il ne faut que l'apprivoiser.

Dans la nuit du 5 au 6 novembre il y eut un moment où la patiente remontée de M. Nixon parut condamnée. "C'est perdu", disait, désolée, une jeune militante. Il était 1 heure du matin et la joie s'éteignait dans la grande salle de bal de l'hôtel Waldorf Astoria, parée pour un accueil triomphal. Les jolies filles moulées dans leurs pull-overs bleu ciel et leurs micro-jupes blanches fendues sur le côté erraient de table en table aux sons de l'orchestre de jazz de Lionel Hampton qui attaquait He's got the Whole Word in his Hands (Il tient le monde entier dans ses mains) au moment même où la télévision annonçait la victoire surprise de M. Hubert Humphrey dans le Maryland. Trente étages plus haut, M. Nixon comprenait peu à peu qu'en dépit de la guerre, des émeutes, des passions, l'Amérique allait lui mesurer sa confiance et le forcer à l'humilité.

Les démocrates américaines en campagne électorale dans L'Express n°905 du 11 novembre 1968.

Les démocrates américaines en campagne électorale, dans L'Express n°905 du 11 novembre 1968.

© / L'Express

Cet homme qui aura 56 ans le 3 janvier, dix-sept jours avant de s'installer à la Maison-Blanche, commence une seconde vie. La première s'est achevée une nuit de novembre 1962, lorsque, deux ans après sa défaite devant Kennedy, il apprit que son Etat d'origine, la Californie, lui avait préféré l'obscur démocrate Pat Brown aux élections pour le poste de gouverneur. C'était la fin de sa carrière politique, la suprême humiliation. Et il l'accueillit dans le style qui l'avait rendu célèbre dans sa chasse aux communistes et à leurs amis : brutal, violent, rageur. Ce fut le seul discours étonnant de sa carrière, où il mit toute son âme virulente de fils de conducteur de tramway qui n'avait dû sa prodigieuse ascension qu'à une énergie hors du commun.

Tête de Turc

"Maintenant que vous vous réjouissez tous de ma défaite...". Ainsi commença-t-il son étrange allocution pour féliciter son rival heureux, le gouverneur Brown, en ces termes : "Je crois qu'il a un coeur même s'il croit que je n'en ai pas, je crois qu'il est un bon Américain même s'il croit que je ne le suis pas". Et à l'adresse des journalistes : "Pensez à tout ce que vous allez perdre. Vous n'aurez plus Nixon comme tête de Turc, car, messieurs, ceci est ma dernière conférence de presse".

Le nouveau Nixon, celui qui, en 1964, a modestement fait campagne pour le candidat républicain Barry Goldwater et, s'étant ainsi acquis la reconnaissance du Parti, a décidé l'année dernière de se représenter, a si peu convaincu l'Amérique qu'il a failli perdre une élection gagnée d'avance. Il a châtié son langage, cultivé l'art de parler pour ne rien dire, appris à s'habiller dans le style sobre de ses discours : complets croisés bleu marine ou gris foncé de bonne coupe. Il a pris des cours de maintien, mais les gestes qu'on lui a enseignés pour ponctuer ses effets oratoires, il les esquisse mal à propos ou les exagère, comme un robot mal réglé. Ses adversaires ont eu vite fait, sous la maladresse, de dénoncer l'hypocrisie d'un "candidat en matière plastique". Ses amis ont en vain tenté de l'inciter à plus de spontanéité. Se méfiant peut-être de sa passion, il a décidé de ne jamais improviser. Pour cette campagne, il avait mis au point un discours qui n'a pratiquement jamais varié, et il avouera lui-même, le 6 novembre, qu'il a eu souvent pitié de sa femme Pat : elle a subi ce discours des centaines de fois sans jamais montrer la moindre trace d'ennui.

Pianiste

Ce fut de ses rares traits d'humour. Sérieusement, il raconte dans son livre Six Crises qu'un jour John Kennedy lui avait conseillé d'écrire un livre parce que cela classe un homme politique comme intellectuel. Il n'a pas vu le sourire de Kennedy. Nixon, dit un de ses amis, sait parfaitement qu'on vote pour lui parce qu'il s'est fait une réputation d'Américain moyen de taille moyenne, sans autres signes distinctifs qu'un nez et une formidable mâchoire que les caricaturistes mettent en valeur. Il manque totalement de charme. "Ça, je l'admets", dit-il.

"Je l'aime beaucoup parce que c'est un homme simple est sans aucun snobisme", dit à L'Express un de ses amis, M. Pier Talenti, homme d'affaires italo-américain, rondouillard et débonnaire.

M. Nixon, qui est sans doute l'un des hommes politiques américain qui a le plus d'ennemis et le moins d'amis, choisit ces derniers surtout parmi les hommes d'affaires et, ce qui est le plus surprenant, parmi les hommes d'affaires étranger. En Floride, il va souvent se reposer dans la maison d'un banquier local d'origine cubaine, "Bibi" Ribozo, ou dans celle d'un riche industriel d'origine suisse, "Bob" Abplanalb, qui a fait fortune en s'assurant pour un prix dérisoire le brevet des bombes aérosols.

M. Talenti s'attendrit sur son goût pour la musique populaire - "Il joue du violon et du piano et il sera le premier président pianiste depuis Harry Truman" - et sur sa gentillesse - "Je n'ai jamais réussi à me préparer moi-même mon scotch". S'il aime à servir ses amis, il boit lui-même très peu et n'aime la cuisine que frugale.

Le prédicateur vedette Billy Graham, qui l'a pour médiocre partenaire de golf, affirme qu'il se conduit en parfait gentleman, qu'il ne triche pas, et que lorsqu'il manque une balle il ne jure pas. Il ne dit pas que devant ses intimes, il laisse quelquefois libre cours à son tempérament.

Fausse sortie

Dans l'imagerie politique américaine, "l'ancien Nixon" était un homme à ne pas hésiter sur le choix de ses moyens. Il avait d'abord cherché à rentrer au FBI. Il lut un jour dans les annonces d'un journal de Californie que le Parti républicain cherchait un candidat et il se lança dans la politique. De 1946 à 1952, il ne lui fallut que six ans pour faire le saut, de sa petite ville à Washington. Il ne lui fallut qu'un an, après sa fausse sortie de la politique, pour s'établir dans une lucrative carrière d'avocats d'affaires. En 1963, il avouait déjà au fisc un revenu annuel de 200 000 dollars, et il s'offrait le luxe d'un appartement de quatorze pièces sur la 5e Avenue, dans l'immeuble ou habitait son vieux rival le milliardaire Nelson Rockefeller, dont il a définitivement triomphé, en août dernier, à la convention républicaine de Miami.

Les Américains aiment le succès, mais pas trop rapide, surtout lorsqu'il s'agit de la présidence. M. Eisenhower lui-même paraissait s'inquiéter de ce dauphin qui sautait si allègrement les étapes politiques. En 1952, il n'avait pas été enthousiaste du choix de ce sénateur que le Parti lui avait trouvé comme second. En 1956, lorsque vint l'heure de son deuxième mandat, il se fit tirer l'oreille pour le garder. Et si, en 1960, il accepta de faire campagne pour lui dans sa lutte contre John Kennedy, ce ne fut pas sans quelques arrières pensées. A un reporter qui lui demandait de citer au moins un cas dans lequel il avait tiré profit des conseils de M. Nixon, il répondit d'un air benêt : "Laissez-moi une semaine pour réfléchir, je pourrais peut-être m'en souvenir".

C'est à côté de M. Eisenhower, pourtant, que M. Nixon a découvert l'ultime objet de son ambition : le gouvernement des affaires du monde. Celles de l'Amérique sont pressantes, explosives, le problème racial peut être insoluble, mais la passion du nouveau président le porte vers la politique extérieure. Il l'avait déjà montré, à l'exposition de Moscou en 1959, lors du fameux dialogue avec Krouchtchev dans une cuisine modèle, sur les mérites comparés du communisme et du capitalisme. Il en témoigne dans l'interview qu'il m'a accordée à la veille de son élection.

Nouveaux Vietnams

Le futur président ne met pas à profit ces quelques minutes de répit dans une journée harassante pour se détendre et bavarder. Il tient dans le privé les mêmes propos qu'en public et sur le même mode. Il explique l'invasion de la Tchécoslovaquie par la faiblesse et la division qui règnent au sein de l'Alliance atlantique : "Une des raisons pour lesquelles l'Union soviétique procède à ces sondages contre l'Allemagne de l'Ouest et Berlin tient à ce qu'elle pense que l'alliance occidentale est faible et divisée. Si elle était forte, je crois que l'U.R.S.S. ne la sonderait pas. Nous devons renforcer l'alliance occidental".

Ce renforcement peut-il se concevoir sans une réforme profonde de l'Organisation atlantique ? De la tête il fait signe que oui et déclare que "cette tâche exige une nouvelle attitude de la part des Etats-Unis".

"Il est temps que nous commencions à prêter plus d'attention à l'Europe. Il est temps que nous commencions à faire moins la leçon à nos partenaires européens et à les écouter plus."

L'Otan a un nouveau rôle à jouer. Elle était l'instrument de la dissuasion. Elle peut devenir l'instrument de la détente. Elle est formée de pays dotés d'une riche expérience dans tous les domaines. Pourquoi ne pas leur demander de participer à une nouvelle tâche en commun ?

Exemple : "L'Otan pourrait aider à jeter les ponts qu'il est urgent de construire entre les nations pauvres et les nations riches. Nous pourrions demander à nos alliés européens de se joindre à nous dans de nouveaux programmes pour le tiers monde."

Nixon et Wallace à aux élections présidentielles américaines dans L'Express n°905 du 11 novembre 1968

Richard Nixon et George Wallace, pendant la campagne pour les élections présidentielles américaines; dans L'Express n°905 du 11 novembre 1968

© / L'Express

S'adressant à un Français, M. Nixon insiste sur la nécessité de "rétablir le dialogue avec le général de Gaulle et avec les leaders du gouvernement français". Il ne dira rien de plus précis sur ce qu'il envisage de faire pour ouvrir ce dialogue ni sur sa nouvelle diplomatie, cette "diplomatie préventive" qui doit permettre aux Etats Unis "de ne pas connaître de nouveaux Vietnam", mais qui doit leur permettre aussi d'utiliser leurs immenses moyens à la protection des petites nations et de leur droit à l'auto détermination.

La pauvreté

La "philosophie" du nouveau président en matière de politique étrangère est qu'il faut négocier à partir d'une position de force. Dans le domaine économique, son principal souci pour franchir le délicat passage de la guerre à la paix sera de compenser la diminution des dépenses au Vietnam par le renforcement de l'armement américain. Il songe à reprendre le projet A.B.M. de missiles antimissiles destinés à protéger les Etats-Unis des fusées russes et chinoises.

Selon lui, la grave erreur du président Johnson et de M. Robert McNamara a été de croire, ces dernières années, que l'U.R.S.S. négocierait parce qu'elle s'intéressait plus au développement de sa consommation intérieure qu'au renforcement de sa défense. Il estime qu'en perdant leur avance sur le plan militaire les Etats-Unis ont perdu une arme dans la négociation aux meilleures conditions possibles. La construction d'un système de défense antifusées atteindrait un coût considérable. M. McNamara l'avait estimée à 50 milliards de dollars. Mais M. Nixon y tient. Il souligne que ces dépenses seront étalées sur plusieurs années, et il met ses espoirs dans un management fédéral plus économe.

Le Congrès est d'ailleurs en train d'étudier la possibilité de réduire les dépenses militaires en abolissant certains monopoles et en réintroduisant la concurrence dans la fabrication des armements. Ainsi un avion mis au point par Boeing ou Lockheed pourrait, après un certain temps, être commandé à des entreprises concurrentes offrant des meilleurs prix.

Parmi les économies à faire dans les dépenses fédérales, il prévoit la suppression de toute une série de services de la "guerre contre la pauvreté" qu'il croit pouvoir remplacer par une intervention accrue du secteur privé, grâce à une politique fiscale judicieuse. Il veut intéresser l'industrie à deux secteurs fondamentaux du problème noir : le logement et la formation professionnelle.

Ni colombe ni épervier

"Nixon veut que la guerre contre la pauvreté enrichisse le 'big business' qui va en profiter pour obtenir de nouveaux dégrèvements fiscaux", estiment ses critiques, qui remarquent amèrement qu'en attendant, dans la lutte contre l'inflation, la nouvelle administration va bénéficier de la surtaxe de 10% imposée au début de l'été.

Ses conseillers économiques sont en majorité à droite, comme Milton Friedman, le célèbre théoricien conservateur de l'université de Chicago, ennemi juré du "big gouvernement". Mais le conservatisme jouera pour donner à sa politique économique "plus de continuité que de changement", et tout le monde est d'accord pour estimer que la grande cause de l'inflation actuelle est la guerre du Vietnam.

Ni colombe ni épervier, M. Nixon a d'autant plus de raisons de vouloir y mettre fin qu'il en a bien compris le caractère corrosif pour le pouvoir de tout président des Etats-Unis quel qu'il soit. Son jugement sur cette guerre est d'ailleurs loin d'être négatif. Dans son esprit, le communisme est un mal contre lequel le facteur temps peut jouer un rôle capital.

Il l'a écrit dans une étude publiée en octobre 1967 dans la revue Foreign Affairs : "Il est hors de doute que, sans l'engagement américain au Vietnam, la situation de l'Asie serait bien différente de ce qu'elle est aujourd'hui. La présence des Etats-Unis a permis de démontrer que ce n'est pas nécessairement au communisme qu'appartient l'avenir de ce continent. Et cela a constitué un élément essentiel dans le tournant indonésien. Tout comme il faut dire que le Vietnam a détourné Pékin de ces objectifs potentiels que sont l'Inde, la Thaïlande et la Malaisie".

Réconciliation

Ce temps gagné a rendu possible le raffermissement de pays fragiles, qu'il incombe désormais à l'Amérique de loger dans un cadre résistant. C'est l'idée nixonienne de la "régionalisation". Il semble que M. Nixon envisage des alliances qui pourraient être mises sur pied en dehors des Etats-Unis, mais en liaison avec eux. Dans le cas de l'Asie, le cadre est déjà prêt : c'est l'Aspac, qui groupe la Corée du Sud, le Japon, Formose, la Thaïlande, la Malaisie, les Philippines, le Vietnam du Sud, l'Australie, la Nouvelle-Zélande et le Laos en tant qu'observateurs. Mais cette organisation ne serait qu'une addition de faiblesses, si une puissance n'était chargée d'en prendre la tête. Pour M. Nixon, le choix qui s'impose, le seul possible, est de redonner au Japon sa force et sa position de commandement. Aussi sa victoire électorale a-t-elle été accueillie à Tokyo avec une satisfaction non dissimulée.

Le nouveau président des Etats-Unis est résolu à délier le Japon des termes de sa propre Constitution, dictée après la dernière guerre par les vainqueurs américains, qui lui interdisent de disposer de forces permanentes, aériennes, terrestres et navales. Ainsi, la fin de la guerre au Vietnam ne signifie-t-elle pas, aux yeux de M. Nixon, le désengagement en Asie, mais la recherche d'une efficacité nouvelle. Il l'a dit, avec toute la vigueur de sa conviction de Californien : "L'Amérique est une puissance du Pacifique."

Retour à la paix sur le théâtre asiatique, retour au calme dans la société américaine, ces deux soucis se complètent. Peut-être Nixon a-t-il souffert de diviser profondément ses compatriotes par une tactique politique qui manquait singulièrement de chaleur humaine.

C'est maintenant l'heure de racheter ses silences, et il voudrait, à coup sûr, réunifier la nation. Il est le premier président des Etats-Unis depuis le début du siècle qui ait été élu uniquement sur le vote des Blancs. Après son élection, ses premiers mots ont été évidemment pour la réconciliation des races.

Un shérif

Ce qui paraît plus inquiétant, c'est la voie que M. Nixon croit être celle du salut. La voie d'une "renaissance morale", fondée sur des préceptes religieux, et qui assainirait une société dangereusement atteinte. Il se garde d'évoquer le rétablissement de la censure, mais il se propose de faire interdire la vente des publications "pornographiques", au moins aux mineurs. Estimant que l'ordre doit venir d'en haut, il compte obtenir la nomination à la Cour suprême de juges plus sévères quant à l'application des lois. Au point qu'un intellectuel new-yorkais a pu dire, sortant de l'un de ses meetings électoraux : "Ce n'est plus une campagne politique, c'est un western. On n'élit pas un président, mais un shérif."

Trente-six fois déjà, depuis John Adams, la Maison-Blanche a changé d'âme. Elle fleurait, sous les Kennedy, un parfum de Trianon. L'ombre était retombée sous M. Johnson et les soucis. M. Nixon, austère, timide, solitaire et sobre, s'y installera bientôt en famille proposant pour modèle à la jeunesse américaine deux filles studieuses qui ne fument ni ne boivent. L'une, Julie, est fiancée à David, petit-fils de M. Eisenhower. La Maison Blanche sera sérieuse, morale, et pas très gaie.

M. Nixon est un puritain. Il se dit quaker - même si cette secte de 150 000 chrétiens, pacifistes, libéraux, fervents partisans de l'égalité des races, hésite encore à reconnaître pour sien cet homme qui fit de l'anticommunisme outrancier, de la force des armes et du conservatisme social les bases de sa première carrière politique. Mais de sa mère, quaker si fervente qu'elle convertit son père, M. Nixon a hérité les convictions profondes.

Les quakers sont des missionnaires nés. M. Nixon s'est donné pour mission l'Amérique : il voit en elle une cause qui dépasse l'homme. Chacun de ses discours le laisse entendre. Il écrit : "Un homme qui jamais ne s'est voué à une cause qui le dépasse n'aura pas touché au sommet de la vie". Ses deux héros préférés sont Winston Churchill et Charles de Gaulle.

Eternel perdant

En Churchill l'indestructible, dont la carrière politique faillit sombrer dès 1915 avec l'expédition des Dardanelles, et que l'Angleterre craignit et rejeta souvent, M. Nixon, l' "éternel perdant" d'hier, voit la justification de ses propres échecs. Accédant à la plus haute fonction humaine, il se plaît à souligner que, pour un "vrai grand homme", rien n'est jamais perdu.

Chez le général de Gaulle aussi, M. Nixon admire l'homme qui sait subir une défaite et en sortir grandi. Lorsqu'il rencontre le Général à Paris, M. Nixon, taciturne et attentif comme toujours, l'écoute parler des qualités d'homme d'Etat que de Gaulle tient pour essentielles chez les "Grands". De retour aux Etats-Unis, il répète presque mot pour mot, dans une préface, quelques phrases échangées avec lui : "On dit souvent que les véritables grands hommes donnent le meilleur d'eux-mêmes dans les grandes affaires, et que les petitesses les égarent. Je crois, par expérience, que l'homme songe d'autant moins à lui-même que le problème qui le confronte est plus grand, et que ses conséquences sont plus graves. L'homme ne se préoccupe plus que du problème."

Accusé, souvent, d'avoir souci de sa personne plus que de tout problème, grand ou petit, rencontré dans sa carrière heurtée, M. Nixon semble, ici, avoir voulu se convaincre lui-même. L'Amérique espère qu'il y est enfin parvenu.