Contrairement à une idée répandue, nombre d'autocrates ne sont pas en si bonne posture. C'est l'une des idées fortes du rapport 2022 de Human Rights Watch sur la situation des droits humains dans le monde, publié ce jeudi. Pour son directeur général, Kenneth Roth, les mouvements de contestation qui ont éclaté en 2021 contre des régimes autoritaires prouvent que, pour beaucoup, la situation s'est compliquée. Et qu'ils sont désormais sur la défensive. Et ce, même si certains semblent encore bien accrochés au pouvoir.
L'Express : Quel bilan tirez-vous de l'année écoulée en matière de droits de l'homme dans le monde ?
Kenneth Roth : Plusieurs lignes de force se dégagent de notre rapport. La première, est que l'idée répandue selon laquelle l'autocratie serait en plein essor dans le monde, et que la démocratie serait en déclin, est trop simpliste. La réalité est plus complexe. Lors de l'année écoulée, la situation s'est compliquée pour de nombreux autocrates. Dans plusieurs pays, ils ont fait face à de vastes mouvements de contestation : comme en Birmanie, en Thaïlande, au Soudan, en Ouganda, en Biélorussie, en Russie ou encore au Nicaragua. Malgré les risques que cela comportait, de nombreuses personnes ont eu le courage de descendre dans les rues pour leur demander des comptes.
Ensuite, nous avons aussi pu constater une tendance croissante à la construction de larges coalitions, pouvant rassembler des partis d'horizon très divers, destinées à faire front commun contre certains autocrates. Ce phénomène a notamment permis d'écarter des dirigeants tels que le président tchèque Andrej Babis, ou le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou. Des coalitions similaires sont également à l'oeuvre actuellement en Hongrie, pour s'opposer au Premier ministre Viktor Orban, ou en Turquie, face au président Recep Tayyip Erdogan.
Le troisième point, c'est que pour conserver leur pouvoir, les autocrates peuvent de moins en moins compter sur de subtiles manipulations des urnes, et sont aujourd'hui contraints de recourir ouvertement à des mascarades électorales. Nous avons entre autres pu le voir à Hongkong, au Nicaragua, en Biélorussie, en Russie, en Ouganda, ou en Iran. Certains observateurs ont interprété ces falsifications électorales comme un signe de puissance des autocrates, mais, en réalité, ce sont plutôt des gestes désespérés pour s'accrocher au pouvoir par tous les moyens. Il s'agissait de leur dernière carte à jouer, parce qu'ils ont perdu le soutien de leur population. Et cela nous montre que dans le monde, tout ne va pas si bien pour les autocrates.
Cela ne démontre-t-il pas au contraire l'émergence d'un autoritarisme décomplexé qui ne se soucie plus d'avoir l'air démocratique ?
Non, je pense au contraire que cela montre que les autocrates sont sur la défensive. La plupart des autocrates aiment se prévaloir d'une forme de soutien populaire. Or s'ils ne peuvent plus le faire, parce qu'ils font face à des élans contestataires, et sont obligés de manipuler ouvertement les élections, ils se retrouvent dans une position plus difficile à tenir. Et cela les pousse à multiplier leurs efforts pour conserver le pouvoir. Certes, cela ne garantit pas que les autocrates vont être automatiquement poussés vers la sortie du jour au lendemain, mais cela prouve que la bataille s'intensifie et qu'ils ne sont plus en mesure d'utiliser librement leurs outils habituels, pour se maintenir en place.
Où les droits de l'homme ont-ils le plus reculé dans le monde en 2021 ?
Tout d'abord, il faut noter que si certains pays n'ont pas enregistré de recul, ils restent extrêmement oppressifs. Ainsi de la Corée du Nord, l'Erythrée ou le Turkménistan. Ensuite, parmi les pays qui ont le plus reculé concernant les droits de l'homme, je citerai en premier lieu la Birmanie, où le coup d'Etat militaire a conduit la junte à une répression féroce et à tirer sur des manifestants pour asseoir son pouvoir, faisant plus de 1400 morts. En Biélorussie, le président Alexandre Loukachenko a aussi dû recourir à un simulacre d'élection, et à l'arrestation de nombreux opposants, pour conserver son pouvoir.
Nous pouvons également évoquer le cas du Soudan, où l'on avait pu avoir l'espoir de voir des progrès vers la démocratie, avant que l'armée ne prenne finalement le contrôle du gouvernement. En Ethiopie, la guerre entre les forces éthiopiennes et tigréennes a été terrible, et des atrocités ont été commises des deux côtés. De plus, le blocage de l'aide humanitaire au Tigré par le gouvernement éthiopien menace de famine des millions de personnes...
La situation ne semble guère meilleure en Chine entre la persécution des Ouïgours dans le Xinjiang, et la mise au pas extrêmement brutale de Hongkong...
Absolument. Xi Jinping prétend servir le peuple chinois et bénéficier de son soutien, mais c'est une fable. Le seul territoire chinois où la population bénéficiait de la liberté d'expression et pouvait contester ce narratif était Hongkong. A travers les grandes manifestations qui avaient été organisées dans la ville et les différents résultats aux élections locales, le peuple avait clairement fait savoir qu'il ne voulait pas être gouverné par la dictature communiste chinoise. Xi Jinping a donc décidé d'écraser les libertés dont jouissaient les Hongkongais grâce à sa loi sur la sécurité nationale.
En parallèle, la situation au Xinjiang est l'une des plus préoccupantes du monde. Le gouvernement chinois y commet des crimes contre l'humanité à l'encontre des Ouïgours, en les enfermant dans des camps et en les forçant à abandonner leur religion, leur langue et leur culture. Les menaces de représailles économiques contre quiconque évoque cette situation ont longtemps ralenti les réactions internationales. Mais cela commence à bouger. De nombreuses démocraties, dont la France, se sont rassemblées pour condamner la répression menée par Pékin dans cette province. De plus, le boycott diplomatique des JO de Pékin décidé par plusieurs pays nous montre que le mouvement se renforce. Tout cela contribue à augmenter la pression sur le gouvernement chinois, qui avait commencé à s'habituer à une forme d'impunité sur ses agissements au Xinjiang.
La situation est aussi préoccupante en Russie, avec l'emprisonnement d'Alexeï Navalny et la récente dissolution de l'ONG Mémorial, un pilier de la défense de l'État de droit...
Tout à fait. Cependant la Russie est un bon exemple de la pression qui s'accroît sur certaines autocraties. En effet, lors des législatives de 2021, Navalny avait mis au point le mécanisme du vote intelligent, consistant à donner sa voix au candidat le mieux placé pour battre Russie unie (le parti de Poutine). Dans la mesure où cela constituait une menace pour le Kremlin, Poutine a décidé d'emprisonner Navalny, et de déclarer son organisation comme extrémiste, ce qui a de facto permis de l'interdire. Cela illustre la peur du Kremlin vis-à-vis des élections.
Il en va de même pour l'ONG Mémorial, qui contrariait ses plans, et a été dissoute. Il y avait deux aspects à sa mission : tout d'abord, défendre les droits de l'homme en Russie, ce qui dérangeait le Kremlin. Son autre objectif était de documenter les atrocités commises sous l'Union soviétique. Ce qui n'était pas compatible avec la volonté de Poutine de reconstruire l'héritage de l'URSS, et a donc justifié à ses yeux sa dissolution.
Quel bilan tirez-vous de l'année écoulée en France ?
Il est plutôt mitigé, même si on ne peut évidemment pas mettre sur le même plan le cas de la France et celui des pays précédemment cités. Ma plus grande inquiétude en France concerne l'augmentation de la rhétorique et des actes anti-migrants. Le gouvernement français semble se déplacer sur la droite sur cette question, sous la pression de l'extrême droite, que celle-ci émane de Marine Le Pen ou d'Eric Zemmour. Nous avons notamment pu constater de nombreux abus contre les droits des migrants qui campent à Calais dans l'espoir de rejoindre un jour le Royaume-Uni. Or la question migratoire va être un enjeu important dans le cadre de la présidence française de l'Union européenne lors des six prochains mois. Ma crainte est que sous la pression de l'élection présidentielle française, Macron ne prenne pas de mesures suffisantes pour agir au niveau européen contre le drame des migrants en Europe.
Dans son rapport de 2021, l'institut V-Dem indiquait que le nombre de démocraties libérales est passé de 41 en 2010 à 32 en 2020. Le recul est frappant...
Il y a clairement eu des attaques, et ce même au sein de démocraties solidement établies. Nous avons vu des leaders à tendance autoritaire essayer de remettre en question les élections et les systèmes de contre-pouvoir. C'est ce que Donald Trump a tenté de faire aux Etats-Unis, même si fort heureusement les institutions ont été capables de résister. On voit également au Brésil que Bolsonaro tente d'appliquer la même stratégie.
C'est aussi le cas en Europe, avec la Hongrie et la Pologne. Les gouvernements de ces deux pays attaquent délibérément la démocratie, tentent de saper l'indépendance de la justice, s'en prennent aux médias indépendants, et imposent des restrictions à la société. Cela constitue un défi énorme pour l'Union européenne, qui fixe des critères importants en matière de respect des droits de l'homme lors de l'adhésion d'un pays, mais a beaucoup plus de difficultés face aux reculades de ses Etats membres. Il est primordial d'agir, pour que l'UE conserve ses valeurs démocratiques et ne se limite pas simplement à un grand marché commun.
Votre rapport critique également les "compromis de la realpolitik", lorsque des démocraties apportent leur soutien à des autocrates en échange de leur aide dans des dossiers comme la lutte contre le terrorisme ou la gestion des flux migratoire. Selon vous, les démocraties ne devraient plus transiger avec les régimes qui ne respectent pas les droits de l'homme...
Absolument. Même s'il convient de noter que nous avons pu constater des améliorations sur ce point, depuis que Donald Trump - qui se montrait particulièrement bienveillant à l'égard des régimes autoritaires - a quitté la Maison-Blanche. Mais la marge de progression reste importante malgré tout. Parce que les meilleurs amis des autocrates se trouvent parfois être les dirigeants de certaines démocraties. La raison est simple : les autocrates parviennent parfois à se présenter comme des alliés face à certains enjeux tels que la lutte contre le terrorisme, le contrôle de l'immigration, ou le maintien d'une certaine stabilité. On peut citer notamment l'Egypte, l'Arabie saoudite, ou les Emirats arabes unis.
De ce point de vue, la proximité de la France avec l'Egypte est terrible. Le gouvernement égyptien exerce actuellement une répression extrêmement intense dans le pays. Or cela n'a pas empêché Emmanuel Macron de dérouler le tapis rouge au président al-Sissi et de lui accorder la Légion d'honneur lors de sa visite en France en décembre 2020. Dans le même temps, l'Egypte compte plus de 60 000 prisonniers politiques et recours à la torture et parfois aux exécutions dans le nord du Sinaï. Tout cela a été ignoré parce que la France voulait lui vendre des armes et comptait sur son aide dans la gestion des flux migratoires vers l'Europe.
Ce type de prise de position de la part d'une démocratie est extrêmement dommageable et rend d'autant plus difficile de lutter en faveur des droits de l'homme dans des pays comme l'Egypte. Le résultat de la bataille entre les démocraties et les autocraties ne va pas seulement dépendre de l'échec des autocrates, mais aussi sur la capacité des dirigeants des démocraties à apporter des réponses à la hauteur des enjeux globaux auxquels nous sommes confrontés.
