La colère a atteint un nouveau seuil au Japon, mercredi 21 septembre. À deux pas du bureau du Premier ministre, à Tokyo, un homme s'est immolé par le feu. Près de lui, une lettre a été retrouvée : l'homme âgé de 70 ans explique s'"opposer fermement" aux funérailles nationales prévues le 27 septembre pour l'ancien Premier ministre Shinzo Abe, assassiné en juillet dernier.

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Depuis plusieurs semaines, les mouvements de contestation se multiplient en prévision de ces obsèques nationales. Si son assassinat lors d'une réunion politique le 8 juillet dernier a été et reste unanimement condamné, l'exception politique accordée à Shinzo Abe est très critiquée, alors que des funérailles de ce type sont devenues rarissimes au Japon depuis l'après-guerre. Selon plusieurs enquêtes d'opinion nationales, près de 56% de la population y est opposée. Des manifestations - plutôt rares dans le pays - rassemblant plusieurs milliers de personnes ont été organisées et une quinzaine de recours en justice ont été déposés. Une pétition en ligne a également été signée par près de 400 000 personnes. Les points de crispation demeurent autour du coût de cet hommage national, jugé exorbitant, et surtout de l'organisation d'une telle cérémonie pour la personnalité controversée qu'était Shinzo Abe au sein la société nippone.

Des funérailles onéreuses

Début septembre, le gouvernement, mené depuis 2021 par Fumio Kishida, a annoncé le coût des funérailles : environ 1,7 milliard de yens (soit 12 millions d'euros). Un montant bien supérieur aux 250 millions de yens annoncés initialement. En cause, les coûts substantiels de sécurité et d'accueil des nombreux dignitaires étrangers attendus, parmi lesquels l'ancien président français Nicolas Sarkozy. Ceux-ci n'avaient pas été estimés la première fois, s'est justifié le gouvernement. Des représentants de 190 pays, dont cinquante chefs d'Etat, devraient participer à l'événement. Le porte-parole du gouvernement a ainsi expliqué début septembre que 600 millions de yens sont destinés à leur réception, et 800 millions à leur sécurité.

Selon le journal Japan Times, la contestation pourrait encore monter de ce côté-là : l'organisateur des funérailles est une société d'événementiel, Murayama, liée à des scandales ayant éclaté sous la mandature de Shinzo Abe lui-même, notamment concernant des dépenses pour des soirées de visionnage des fleurs de cerisiers.

Des liens supposés avec la secte Moon

Et ce n'est pas seulement la facture qui ne passe pas. Shinzo Abe était une personnalité contestée au Japon. Son assassinat par un homme qui lui reprochait ses liens avec l'Eglise de l'Unification, plus connue sous le nom de "secte Moon", a fait ressurgir des controverses autour de cette organisation. L'ancien Premier ministre japonais n'était pas membre ou conseiller de cette Église, mais faisait partie de personnalités politiques, parfois issues du monde entier, conviées à des conférences organisées par des entités proches de cette organisation religieuse.

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Depuis sa mort, de nombreuses révélations ont mis en lumière les liens de l'organisation religieuse avec des parlementaires nippons, surtout avec ceux du Parti libéral démocrate (PLD), un temps dirigé par Shinzo Abe. Une enquête interne du PLD a d'ailleurs montré que la moitié de ses 379 élus parlementaires avaient des relations avec l'Eglise de l'Unification, accusée d'exercer des pressions financières sur ses fidèles, ce qui lui a déjà valu de nombreux procès et des condamnations.

Un bilan politique mitigé

L'actuel Premier ministre, Fumio Kishidan a également justifié la tenue de funérailles nationales par la longévité record de son prédécesseur au pouvoir (Shinzo Abe a été Premier ministre de 2006 à 2007, puis de 2012 à 2020) et de l'importance de son héritage sur les plans économique et diplomatique.

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Mais la politique qu'il a menée ne faisait toutefois pas l'unanimité. "La vague internationale d'hommages à Shinzo Abe a nourri l'idée et l'illusion qu'il jouissait d'une immense popularité", explique auprès de La Croix le politologue Koichi Nakano, enseignant à la célèbre université jésuite de Sophia, à Tokyo. Alors qu'au Japon, les élections de 2012, 2014 et 2017 ont été, selon lui, marquées par une abstention massive. Beaucoup contestaient la position ultralibérale et nationaliste de l'ancien dirigeant, et sa volonté de réviser la Constitution pacifiste japonaise était mal vue.

Une exception incomprise

Autre point de crispation : au Japon, les funérailles nationales n'existent quasiment plus. La dernière fois qu'un tel événement s'est déroulé, c'était en 1967, pour la mort du Premier ministre Shigeru Yoshida, dans un contexte d'après-guerre et sous occupation américaine. "L'actuel régime démocratique ne prévoit pas de funérailles nationales, il n'y a pas de base légale sur ce point", explique le politologue Koichi Nakano.

D'après l'opposition Fumio Kishida a ainsi outrepassé ses pouvoirs en décidant de l'organisation de telles funérailles. L'actuel Premier ministre "pensait que le gouvernement avait le droit de décider quel type d'événements il organise. Mais il n'y a pas de système formel au Japon pour définir des funérailles nationales. Donc l'opposition soutient que son gouvernement aurait au moins dû solliciter l'autorisation du Parlement après des débats", a expliqué, mercredi à l'AFP, Yoshinobu Yamamoto, professeur émérite en politique internationale de l'Université de Tokyo.