En cette année de XXe congrès du parti communiste chinois (PCC), annoncé pour l'automne, mieux vaut ne pas se faire d'illusion sur les intentions chinoises au sujet de l'île rebelle. A l'heure où Vladimir Poutine mène la guerre à l'Ukraine, il y a peu de chances que Xi Jinping considère une autre option qu'une réintégration de Taïwan dans le giron chinois. Paradoxalement, l'Ukraine est un Etat indépendant - reconnu comme tel par Pékin depuis 1992 - et bénéficie en conséquence de la souveraineté territoriale. Ce n'est pas le cas de Taïwan, partie inaliénable du territoire chinois selon le régime communiste.

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Au pouvoir depuis 2012, Xi Jinping n'a cessé de durcir le ton à l'encontre de Taïwan et de sa présidente Tsai Ing-wen. Profitant de la commémoration de la révolution d'Octobre 1911, le président chinois déclarait ainsi : "Réaliser la réunification de la patrie par des moyens pacifiques est dans l'intérêt général de la nation chinoise. La réunification de notre pays peut être réalisée et le sera." En l'occurrence, c'est plutôt l'intérêt du PCC qui est en jeu, lequel met en avant la carte nationaliste pour justifier son discours d'une Chine unifiée, déterminée à reprendre sa place comme leader naturel de l'Asie et bouter si possible les Etats-Unis de cette partie de l'océan Pacifique. Comme pour Poutine et ses velléités pseudo-tsaristes, le "rêve national chinois" passe par la reconquête d'un territoire au nom d'une soi-disant légitimité historique.

Quand Taïwan voulait "reconquérir le continent"

Ancienne colonie japonaise, Taïwan jouit pourtant d'une autonomie de fait depuis 1949, suite à l'exil de l'ancien leader nationaliste chinois Tchang Kaï-chek, après la victoire des communistes en Chine continentale. Dans les années 1950, la "République de Chine" (nom officiel du régime) revendiquait même de "reprendre le continent".

Quelques décennies plus tard, Taïwan est devenue une démocratie : quatre présidents élus - et réélus - au suffrage universel depuis 1996, une grande diversité de partis politiques... L'adhésion de ses 24 millions d'habitants au système démocratique est réelle. Et l'économie, tournée vers la technologie, dynamique.

Sur le plan militaire, la Chine jouit sur le papier d'une évidente supériorité sur Taïwan. L'Armée populaire de Libération compte plus d'1 million d'hommes, dont 416 000 massés dans la région dite du "détroit de Taïwan", contre 88 000 pour les forces taiwanaises ; 6300 chars contre 800 ; 700 avions de combat contre 400. Contrairement à la Chine, qui compte deux porte-avions, Taïwan n'en possède aucun. Pékin jouit aussi de moyens d'attaque non-militaires, comme la cybertechnologie.

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© / Dario Ingiusto / L'Express

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Pourtant, ceux qui se souviennent du massacre de Tiananmen en 1989 savent combien la population pékinoise en a voulu au régime communiste (en particulier au "boucher de Pékin", Li Peng) d'avoir fait couler le sang chinois. Or, Pékin affirme que Taïwan est chinoise, et prend donc le risque de choquer au sein même de la population chinoise en cas d'attaque. Depuis que la guerre en Ukraine a éclaté, la population de l'île apparaît plus déterminée que jamais à se défendre. Il y a quelques mois, seuls 40% des Taïwanais se déclaraient prêts à se battre pour défendre leur territoire : ce pourcentage est passé à 70,4%., selon la Taïwan International Strategic Study Society, De même, la population semble prête à accepter le renforcement de la conscription obligatoire de quatre mois à un an pour les hommes de 18 à 38 ans.

Résilience ukrainienne

Comme le reste du monde, les Taïwanais constatent la résilience des Ukrainiens, leur capacité à s'organiser à l'aide d'équipements américains ou européens (lance-missiles, drones). Depuis cinq ans, les Etats-Unis ont multiplié les gestes de soutien à Tsai Ing-wen : visites officielles ou semi-officielles, entraînement de l'armée taïwanaise et fourniture d'armements. La France n'est pas en reste : un contrat de maintenance de 14 millions d'euros a été signé fin 2021 par MBDA pour l'équipement de missiles destinés aux Mirage livrés à l'armée de l'air taïwanaise dans les années 1990.

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Enfin, Taipei - comme Pékin - a pu être surpris par l'ampleur des sanctions économiques imposées à la Russie par les Etats-Unis et l'Union européenne. Rarement les Occidentaux - y compris l'Allemagne - n'ont eu une réaction aussi harmonisée. Qu'en serait-il à l'égard de la Chine si cette dernière attaquait Taïwan ?

Les va-t-en-guerre du PC chinois

Certes, les facteurs de risque se sont multipliés l'an dernier sur fond de rivalité stratégique sino-américaine et d'incursions répétées de l'armée de l'air chinoise dans la zone de défense aérienne taïwanaise, mais la plupart des experts estiment que Pékin, qui a toujours fait de la gestion du temps un élément décisionnel clef, optera pour la poursuite du statu quo. Si elle semble augmenter les chances d'un rapprochement stratégique entre la Chine et la Russie, l'incertitude liée à la situation ukrainienne ne poussera pas Pékin vers une action unilatérale, qui provoquerait une grave crise mondiale et plongerait la région dans un conflit, dont personne - à part les va-t-en-guerre du parti communiste - ne veut en Asie. Pour autant, on voit mal Xi Jinping renoncer à une attaque. Car tout porte à croire que le détroit de Taïwan est en train de devenir l'un des épicentres géopolitiques de la planète.