Michel Goya, ancien colonel des troupes de marine, suit le conflit ukrainien jour après jour pour BFMTV. Auprès de L'Express, il revient sur la guerre d'usure en train de se mettre en place et décrit à quelles conditions l'Ukraine et la Russie espèrent l'emporter, in fine. Dans son esprit, l'opinion publique occidentale est le "maillon faible" du conflit.
L'Express : Six mois après l'invasion de la Russie en Ukraine, dans quelle phase du conflit est-on entré ?
Michel Goya : Le front ne bouge plus beaucoup. Le mois d'août qui vient de s'écouler est le mois où il y a eu le moins de territoires conquis par les uns ou par les autres. Donc on entre dans une phase de rigidification des opérations. C'est fréquent dans les guerres. Si la grande phase de manoeuvres ne réussit pas, ça aboutit à une fixation des choses, qui peut durer des années. Aujourd'hui, c'est un peu l'équivalent de 1915.
Doit-on comprendre que les armées ukrainiennes et russes sont aujourd'hui de même force ?
Disons qu'elles n'ont plus les capacités offensives suffisantes pour surprendre. Prenez la zone de Kherson, c'est plat, plein de petits villages. Si les Ukrainiens veulent mener une contre-offensive, ils doivent faire venir l'artillerie. Tout cela est visible par des drones, donc dans la foulée, l'armée russe tirerait. L'artillerie russe a une capacité à tirer sur 20 voire 30 kilomètres de façon massive, et des lance-roquettes peuvent tirer jusqu'à 80 kilomètres.
Dans ces conditions, les frappes sont-elles encore utiles ?
Oui, ce sont des attaques de martèlement. On tente de harceler et d'épuiser l'adversaire, en détruisant ses ressources. C'est la stratégie des Russes depuis le début. A leur actif, on peut reconnaître deux victoires. La prise de Marioupol et celle de la zone de Sievierodonetsk et Lyssytchansk. En cinq mois, c'est quand même assez peu, d'autant plus que pour conquérir le Donbass, l'objectif était de s'emparer aussi de Sloviansk et de Kramatovsk. Les Russes sont extrêmement gênés par la stratégie des Ukrainiens qui consiste à tirer systématiquement sur leurs dépôts de munitions et d'obus.
La capacité des Russes à se ravitailler en munitions vous étonne-t-elle ?
C'est une des grandes inconnues de la guerre. On sait que les Russes vivent sur les stocks de munitions soviétiques, qui sont colossaux. Ce qui me frappe, c'est que l'armée russe se bat comme il y a quarante ou cinquante ans. Ils tirent énormément de munitions, mais on ne sait pas combien il leur en reste.
Combien de temps la Russie peut-elle encore tenir ?
On ne le sait pas, mais les Russes ont quand même un problème de troupes, à la fois qualitatif et quantitatif. Les Ukrainiens ont éliminé un certain nombre d'officiers supérieurs, ce qui suscite une certaine désorganisation côté russe. Et il y a le problème du nombre. Les Ukrainiens ont potentiellement une armée de 700 000 hommes, contre 40 000 à 50 000 Russes. Ils sont en train de recruter, en ratissant large, mais ce ne sera pas suffisant. On peut d'ailleurs s'étonner qu'ils ne sonnent pas la mobilisation générale. C'est quand même la première guerre dans laquelle on voit une dictature qui n'ose pas mobiliser la population dans l'effort de guerre. Ce que ça montre, c'est que le pouvoir russe se méfie de la population et cherche à la maintenir à distance. Dès lors, on peut penser que des défaites pourraient être fatales au régime, à un moment.
En général, les régimes russes n'aiment pas trop les défaites, il suffit de se reporter à 1917. C'est facile à comprendre : les sacrifices ne sont acceptés que si on a le sentiment que ça sert à quelque chose. Il y a trois phases dans le ressenti de la population, généralement. Au début, les pertes resserrent les liens, on se rattache à l'idée de la victoire. Puis, il y a la deuxième phase, dans laquelle on pourrait être entré : on commence à douter mais on continue car on ne veut pas avoir payé pour rien. La troisième phase est celle de l'effondrement, quand on se rend compte que les pertes ne servent à rien. C'est cela que Vladimir Poutine peut éviter.
Avec ses 700 000 hommes, comment expliquer que l'armée ukrainienne échoue à faire refluer les Russes ?
L'armée ukrainienne a un grand potentiel, mais manque de formation. Rien ne sert d'avoir des troupes si elles sont désorganisées, mal équipées, mal commandées. Si l'Ukraine veut reprendre l'avantage dans le rapport de force face à la Russie, il faut un grand investissement dans la formation de son armée. Cette formation, ce sont les Occidentaux qui peuvent s'en occuper. Officiellement, les Français ne sont pas présents en Ukraine mais cela peut avoir lieu dans un pays frontalier.
Combien de temps peut encore durer cette guerre d'usure ?
Des années ! Les belligérants n'utiliseront la voie diplomatique qu'une fois qu'ils seront chacun convaincus de ne plus pouvoir avancer. Ce n'est pas encore le cas. En même temps, regagner des forces offensives qui permettent de prendre l'avantage sur la partie adverse, cela prend du temps quand on ne peut plus jouer sur l'effet de surprise. Dans tous les cas, je ne vois pas de grands bouleversements avant 2023, étant donné l'état des deux armées. La Russie joue en partie avec le temps. Elle rêve de l'aide du "général hiver" : c'est-à-dire l'opinion occidentale qui, inquiète des coupures ou du prix de l'énergie, demanderait un retrait de l'aide à l'Ukraine. Le maillon faible, ce ne sera jamais les Ukrainiens, qui ne craqueront pas, mais cela peut être nous. Quand je dis "nous", c'est d'abord les Américains puisqu'ils fournissent 70% de l'aide militaire. Imaginez que les Républicains reviennent au pouvoir, dans deux ans. On peut se demander si l'aide serait alors remise en cause. C'est ce qu'espèrent les Russes.
De leur côté, les Ukrainiens peuvent tenter de faire ce qu'ont fait les Croates en 1995, à Kranija. Les Serbes avaient conquis des positions, un accord de cessez-le-feu avait été passé en 1994. Les Américains avaient aidé la Croatie en sous-main, via notamment des entreprises de sécurité privée, en lui donnant les moyens, peu à peu, de réaliser une offensive éclair. C'est ce qui s'est passé début août 1995. Les Serbes ont été chassés. La Russie se souvient très bien de cette histoire.
Auprès de L'Express, Volodymyr Zelensky évoque une "contre-offensive" ukrainienne à venir. Doit-on le croire sur parole ?
Il y a une part de bluff dans ce discours. Jusqu'à présent, aucune contre-offensive ukrainienne n'a vraiment fonctionné. Donc ce qu'a en tête le président Zelensky c'est sans doute la reconstitution lente des forces ukrainiennes jusqu'à pouvoir mener une opération d'ampleur. Mais ce n'est pas pour demain.
Concernant la France, ne pourrait-on pas aider davantage l'Ukraine ? Seuls 18 canons Caesar ont été envoyés à Kiev, ce n'est pas beaucoup.
En théorie, on pourrait donner d'autres armes, notamment nos lance-roquettes multiples, qui permettent de tirer jusqu'à 80 kilomètres. Mais il y a sans doute une volonté de ne pas se désarmer. Surtout, la situation a montré les limites françaises en matière d'armement. Si nous voulons peser, il est nécessaire de sortir de l'artisanat et de se remettre à produire des armes. Et ça, encore une fois, cela prendra du temps.
Sans l'aide des Occidentaux, l'Ukraine aurait-elle été écrasée ?
Il est sûr que sans l'aide militaire des Occidentaux, la carte du front serait bien différente.
Dans les colonnes de L'Express, Volodymyr Zelensky demande aux Occidentaux de l'aider à "contrôler" le ciel ukrainien. Mettre en place une zone d'exclusion aérienne aurait-il un intérêt ?
A mon sens, ce n'est pas flagrant. D'une part, les avions russes ne sont pas dans le ciel. C'est une des surprises de cette guerre. Ils restent prudents, derrière la ligne de front. Les Ukrainiens ont en revanche besoin de missiles anti-aériens, mais maîtriser leur usage prend du temps. D'autre part, cela signifierait une entrée en guerre de l'Otan, ou presque. Et la règle d'or, partagée par tout le monde, c'est quand même que les puissances nucléaires ne s'affrontent pas.
Il peut y avoir des accrochages, mais une guerre, c'est autre chose. En 1983, sous Ronald Reagan, l'armée américaine avait mené la simulation Proud Prophet, pendant deux semaines. Il s'agissait d'entraînement à une guerre avec l'URSS. Dans tous les scénarios, l'arme nucléaire était utilisée et cela finissait par l'anéantissement général. Tout le monde a bien en tête cela, y compris les Russes.
