Les réjouissances auront duré moins d'une journée. Vendredi, un accord a été signé pour garantir l'export des céréales en mer Noire, alors que l'Ukraine et la Russie représentent à eux deux 30% du commerce mondial du blé, dont les prix ont explosé depuis le début de la guerre. Mais ce samedi, des missiles russes ont visé Odessa, principal port ukrainien. Deux missiles ont été abattus par la défense antiaérienne, mais deux autres ont touché le port, selon l'armée ukrainienne.
L'attaque a immédiatement été condamnée par l'ONU. La Russie assumera "l'entière responsabilité" en cas d'échec de l'accord sur les exportations de céréales, a réagi Kiev. Le Kremlin "va jouer avec les limites de l'accord, qui n'est malheureusement pas un cessez-le-feu", analyse Carole Grimaud Potter, fondatrice du think tank Center for Russia and Eastern Europe Research (CREER) de Genève.
L'Express : Que pensez-vous de cet accord ?
Carole Grimaud Potter : On ne peut que s'en réjouir même si la situation reste fragile, comme les frappes et la réaction ukrainienne le soulignent. Débloquer les céréales permettrait de les acheminer vers les pays qui en ont besoin, surtout en Afrique. Cela libérerait également de l'espace pour les nouvelles récoltes. Enfin, la Russie devrait reprendre ses exportations d'engrais. Ils sont essentiels pour éviter que les rendements des autres pays producteurs ne s'effondrent.
C'est une bonne nouvelle sur le plan alimentaire, mais aussi un signal géopolitique intéressant. Même si l'accord ne prévoit que 120 jours de coopérations, il est reconductible et montre que des zones d'entente sont envisageables Jusqu'ici, les négociations impliquant l'Ukraine et la Russie n'ont que rarement abouties. L'évacuation de Marioupol et les échanges de prisonniers faisaient figure d'exceptions. Il y a désormais un précédent d'envergure qui pèsera, je l'espère, dans de futures négociations. Enfin, c'est une victoire pour la Turquie. En arrachant cet accord avec le soutien de l'ONU, Recep Tayyip Erdogan se place en intermédiaire, avec succès.
Peut-il tenir alors que la Russie continue à bombarder Odessa, port stratégique pour le blé ukrainien ?
La situation est particulièrement fragile. Plusieurs inconnues persistent, au-delà des détails de l'accord qui n'ont pas été dévoilés. Des bateaux vont circuler dans des zones de guerre. L'opération est à risque, en raison des mines en mer Noire et en mer d'Azov. Que se passera-t-il en cas d'accident ? Les deux pays risquent de s'accuser mutuellement. Le moindre incident peut servir de prétexte pour se retirer de l'accord.
Les frappes à Odessa montrent également que la Russie va jouer avec les limites de l'accord, qui n'est malheureusement pas un cessez-le-feu. Poutine s'est engagé à ne pas bombarder les bateaux ukrainiens dans un couloir spécifique de la mer Noire et à ne pas attaquer quelques installations dans les grands ports, mais l'accord ne porte pas sur la totalité des infrastructures céréalières et des ports ukrainiens... Comment va réagir l'Ukraine face au comportement des Russes, qui risquent de continuer de viser les ports, voire les champs et les silos à grain ? On le voit, l'équilibre est incertain.
L'accord devrait également libérer les engrais russes, autre facteur aggravant de la crise alimentaire. Est-ce une avancée, au prix d'un allégement des sanctions occidentales ?
Le blocage des engrais russes ne semble pas directement du fait des sanctions mais plutôt de la frilosité des assureurs et des banques, qui refusaient de garantir ces transports-là. C'est ce qu'a déclaré la Turquie. C'est aussi ce qu'affirme l'Union européenne. La Russie, elle, soutient que les sanctions occidentales sur ses banques sont à l'origine de ses difficultés d'exportation. Le flou subsiste. Aucun détail sur les contreparties russes n'a pour le moment filtré. L'UE s'est toutefois dite prête à dégeler certains actifs russes, pour faciliter les transactions sur le blé et les fertilisants. L'ONU a en parallèle organisé des rencontres avec des sociétés privées et des banques, pour les rassurer. L'institution promet de pérenniser ces échanges, avec la création d'une équipe dédiée.
En l'état, cet accord peut-il suffire à résorber la crise alimentaire ?
En agissant sur les céréales et les engrais, l'accord fait coup double pour la crise alimentaire : 25 millions de tonnes de blé devraient être libérées si la situation tient. Ce n'est pas négligeable. Mais d'autres facteurs que la disponibilité des céréales interviennent. La crise alimentaire dépend beaucoup des cours des céréales. Ils sont revenus au prix d'avant-guerre, mais restent extrêmement volatiles. Ils pourraient se stabiliser si l'accord tient mais encore faudrait-il que la future récolte ukrainienne ne soit pas trop affectée par la guerre...
