Ce week-end, le risque d'une catastrophe nucléaire en Europe a ressurgi, après des tirs près des six réacteurs de la centrale nucléaire de Zaporijjia, la plus grande d'Europe. De premières frappes avaient été recensées en mars, au moment de la prise du site ukrainien par l'armée russe. Pour Bruno Chareyron, directeur de la Commission de recherche et d'information indépendante sur la radioactivité (CRIIRAD), cette situation est un brutal rappel à la sensibilité des infrastructures nucléaires en temps de guerre.
L'Express :La compagnie ukrainienne de l'énergie atomique EnergoAtom a indiqué que les bombardements avaient "gravement endommagé" une station renfermant de l'azote et de l'oxygène et un "bâtiment auxiliaire". Une ligne de haute tension aurait été touchée. Ce sont d'importants dégâts ?
Bruno Chareyron : L'exploitant de la centrale, l'autorité de sûreté et l'AIEA, ont en effet fait état de bombardements, mentionnant une ligne à haute tension et un bâtiment. D'autres tirs ont ensuite été rapportés, dans la nuit de samedi à dimanche. Ils auraient atteint une installation de stockage à sec de combustibles usés. Il est difficile de savoir exactement ce qu'il se passe et d'évaluer les dégâts, sans être sur place. D'autant plus que les différentes parties prenantes se renvoient la balle, et opposent des versions différentes. Mais ce qui est certain, c'est que tout cela est très préoccupant. La situation depuis le mois de mars nous inquiète beaucoup à la CRIIRAD.
La puissance des réacteurs 5 et 6 de la centrale nucléaire a été réduite à 500 MW , un des réacteurs a été arrêté... Doit-on penser que la sécurité de la centrale a été affectée durablement, et que les Russes, qui occupent la centrale depuis mars, tentent de couvrir leurs arrières ?
Pour garantir la sécurité d'une centrale nucléaire, il faut refroidir en permanence le coeur de chacun des six réacteurs et des piscines qui contiennent le combustible irradié. Pour cela, il faut de l'électricité, de l'eau, et du personnel. Si une ligne à haute tension a bien été endommagée, il se pourrait que la centrale ait perdu un de ses accès à l'électricité. Il y a bien sûr d'autres lignes et des générateurs de secours qui fonctionnent au diesel pourraient également prendre le relais, à condition d'être approvisionné. Mais une ligne qui saute, c'est un garde-fou en moins.
Le personnel subit d'importantes pressions, ce qui nuit également à la sécurité du site. De plus, depuis plusieurs semaines, on dit que les Russes ont installé des facilités de tirs de missiles au sein de la centrale, pour atteindre la rive opposée du Dniepr. On dit également que l'occupant russe aurait également disséminé des explosifs. Plus le temps passe, plus la situation se dégrade, et plus la probabilité d'une catastrophe augmente. Ce n'est pas le cas pour l'instant, mais ces événements sont très préoccupants, je le répète.
L'AIEA estime que les frappes sont "les dernières d'une longue liste d'informations de plus en plus alarmantes". Quels sont les autres éléments préoccupants ?
Outre la perte d'un certain nombre de fonctions de sûreté, les opérateurs sont également en situation de stress intense depuis mars. Une partie de l'effectif a quitté les lieux au moment où les Russes ont ravi le site. Depuis, certains relaient des disparitions brutales et inexpliquées. De plus, le personnel subit un double management, ukrainien et russe, qui donne lieu à des ordres contradictoires. Les opérateurs font remonter la difficulté d'avoir accès à des pièces détachées pour faire fonctionner le matériel. Certaines opérations de maintenance ne sont pas effectuées. Il ne faut pas oublier le risque lié à ces conditions de travail, même si cela impressionne moins qu'une bombe. Three Miles Island, Tchernobyl... beaucoup d'accidents nucléaires sont en partie liés à des erreurs humaines.
Toute attaque est une "chose suicidaire", a prévenu le secrétaire général de l'ONU. L'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) parle d'un "risque réel de catastrophe nucléaire pouvant menacer la santé et l'environnement en Ukraine et au-delà". Que risquent l'Ukraine et le monde exactement ?
Il y a beaucoup de scénarios possibles. On ne peut pas exclure un acte de sabotage plus ou moins volontaire. On pourrait également imaginer qu'un aéronef survolant la zone soit abattu. En fonction de son poids, s'il chute sur un des réacteurs, cela pourrait aussi conduire à la catastrophe. Du fait de la désorganisation sur le site et d'éventuels tirs qui endommageraient des capacités de pompage, il est également envisageable d'arriver à une situation ou il n'est plus possible de refroidir un ou plusieurs réacteurs. C'est ce qui s'est passé à Fukushima.
Dans ce cas de figure, petit à petit des réactions de réchauffement adviendraient, de l''hydrogène se formerait, jusqu'à faire exploser le coeur du réacteur. C'est ça, la "catastrophe". En cas de fusion, on pourrait alors être confronté à des rejets massifs, dans l'atmosphère et dans le Dniepr, le fleuve adjacent à la centrale, à très large échelle. La gravité dépendrait alors de la nature exacte de la catastrophe, du nombre de réacteurs touchés, de la direction des vents. Mais certains scénarios comprennent des conséquences à très longue distance.
Selon l'agence nucléaire ukrainienne, l'AIEA a eu une réaction "très molle". L'agence est-elle en mesure d'éviter la catastrophe ?
L'Agence internationale de l'énergie atomique, branche de l'ONU, semble impuissante. Depuis le début, elle est dans l'incapacité de faire évoluer la situation de façon positive. Cela fait des mois qu'elle demande à conduire une inspection. Sans succès à ce jour. Les frappes à Zaporijjia démontrent qu'une telle situation n'a pas vraiment été prévue. Et il y a de quoi. Qu'une installation nucléaire de cette puissance soit soumise à un théâtre de guerre depuis des mois, c'est inédit. Qu'un pays aussi nucléarisé que l'Ukraine soit soumis à un conflit qui n'épargne pas les centrales nucléaires, avec au contraire de multiples atteintes à des installations nucléaires, comme à Kharkiv, à Tchernobyl, et à Zaporijjia, c'est aussi inédit. Je pense qu'une prise de conscience est en cours, sur le risque nucléaire en temps de guerre. Les centrales n'ont pas été conçues pour fonctionner en temps de guerre.
