Au cours des dernières semaines, Viktor Orban a bloqué l'adoption par l'Union européenne de la taxe minimale de 15 % sur les bénéfices des multinationales, empêché que le patriarche Kirill - chef de l'église orthodoxe russe et fervent soutien de Vladimir Poutine - ne soit sanctionné par Bruxelles, et obtenu, après plusieurs semaines de chantage, que l'embargo sur le pétrole russe ne s'applique à son pays. Le 3 avril 2022, au soir d'une réélection triomphale et deux jours à peine après que les premières images des crimes de guerre commis à Boutcha par l'armée russe ont été dévoilées, il n'hésitait pas non plus à désigner Volodymyr Zelensky comme l'un de ses ennemis.

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Dans ce contexte, nombreux sont ceux qui se demandent ce qu'il est advenu du maître de la "danse du paon", tel qu'Orban définissait lui-même cet art de la négociation mêlant provocations devant les médias et flatteries dans le secret du Conseil européen afin d'obtenir les compromis qui lui étaient favorables. Depuis quelques mois, le dirigeant hongrois semble avoir oublié cette discipline qui lui permettait d'arracher des décisions présentées comme des victoires devant son opinion publique tout en veillant à ne pas franchir la ligne rouge faisant de lui un paria sur la scène internationale.

Au sein de l'UE, son isolement croît en effet jour après jour. Dès 2021, sous la menace d'une exclusion humiliante, son mouvement Fidesz fut contraint de quitter le Parti populaire européen. Les conservateurs allemands de la CDU, qui contrôlent le PPE, envoyèrent alors le signal qu'ils refusaient de se faire plus longtemps les protecteurs d'Orban. Le dirigeant hongrois misa alors tout sur son alliance avec le régime polonais ultraconservateur du parti Droit et justice. Accusés de violer l'Etat de droit et de sombrer dans des logiques ultranationalistes, Varsovie et Budapest se soutinrent mutuellement. Mais, alors que la nation polonaise a témoigné d'une extraordinaire solidarité à l'égard du peuple ukrainien, la complaisance, voire la complicité d'Orban à l'égard de Poutine, l'a rendu toxique pour Jaroslaw Kaczynski et ses affiliés. Même le groupe de Visegrad, si influent durant la crise migratoire de 2015, ne semble aujourd'hui plus qu'une coquille vide.

Le cheval de Troie de Moscou et de Pékin en Europe

Pourtant, ce serait une grave erreur de sous-estimer la capacité de résilience de celui qui est désormais le doyen du Conseil européen. Au pouvoir depuis 2010, réélu de manière éclatante, enchaînant quatre mandats consécutifs, Orban bénéficie - contrairement à nombre de ses homologues européens - d'un très fort soutien sur le plan intérieur. Certes, son emprise sur la scène politique hongroise résulte en partie de sa mainmise sur les médias, de son musellement de la justice, de son exploitation fallacieuse de l'Histoire et du système de népotisme qu'il a instauré. Il n'en demeure pas moins que nombre de Hongrois jugent de manière très positive son bilan économique, partagent ses orientations ultraconservatrices et lui savent gré d'avoir redonné sur la scène européenne une voix et une influence à leur pays.

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Au-delà des frontières hongroises, il est également beaucoup d'Européens qui considèrent que la politique antimigrants d'Orban durant la crise syrienne était la bonne. En se présentant, avec habileté, en héraut des valeurs traditionnelles, de l'identité chrétienne et de la lutte antiwoke, le dirigeant hongrois a aussi su s'attirer de nombreuses sympathies. Et bien des dirigeants européens, s'ils ne peuvent l'assumer publiquement, trouvent parfois commode de se cacher derrière les éclats et provocations du leader hongrois pour faire avancer leurs propres intérêts.

Enfin, s'il est aujourd'hui le cheval de Troie de Moscou et de Pékin en Europe, Orban pourrait avoir un allié encore plus puissant à partir de 2024. Lors de la récente conférence des conservateurs américains qui s'est tenue à Budapest, le maître de la Hongrie - vu comme une source d'inspiration par une partie des républicains - a traité avec le plus grand soin ses invités. Et si Trump ne devait pas être en mesure de se représenter, Orban a veillé à nouer des liens forts avec le gouverneur de Floride Ron DeSantis, dont il pense que son agenda ultraconservateur, conjugué à une approche plus disciplinée et intellectuelle que celle de l'ancien président, pourrait séduire l'électorat américain. Or, si l'on peut reprocher bien des choses à Viktor Orban, ce serait une faute de lui faire grief d'un manque de flair politique.

Jérémie Gallon est directeur général pour l'Europe du cabinet de conseil géopolitique McLarty Associates. Il enseigne les questions internationales à Sciences Po et a publié Henry Kissinger. L'Européen (Gallimard).