Après la France, c'est au tour de l'Autriche d'être la cible du djihadisme cet automne, avec quatre personnes assassinées lundi par un sympathisant du groupe Etat islamique. Analyse avec Marc Hecker, chercheur à l'Institut français des relations internationales (IFRI).
Attaques à Paris, Conflans et Nice depuis septembre et à présent en Autriche : au-delà de la France, n'est-ce pas l'Europe de l'Ouest qui est visée par les terroristes ?
Cette vague a débuté sur le continent en mai 2014, avec un premier attentat commis à Bruxelles par un individu revenant de zone syro-irakienne. Une dizaine d'États européens ont été touchés par le terrorisme djihadiste ces dernières années, quel que soit le modèle de société du pays ou son rapport à la laïcité. Il y a eu de nombreuses victimes, au Royaume-Uni, en Espagne, en Allemagne, etc. Certaines attaques commises aux marges de l'Union européenne, comme celle en Finlande en 2017 (deux personnes tuées à Turku) ont été moins remarquées en France. Ceci étant, il est vrai que notre pays a été plus touché que les autres en Europe : il a connu plus de morts, plus d'attentats, et plus d'attaques déjouées.
Pourquoi la France a-t-elle été plus ciblée que d'autres pays ?
La propagande djihadiste la désigne comme un ennemi prioritaire, en guerre contre l'Islam. Avec un versant intérieur : les mesures adoptées pour protéger la laïcité ont été dénoncées par la mouvance djihadiste comme de l'islamophobie institutionnalisée. Et avec un versant extérieur : l'activisme diplomatique et militaire français dans les pays musulmans est présenté comme des agressions envers l'Islam.
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Qu'en est-il de l'Autriche ? L'homme armé abattu à Vienne, Kujtim Fejzulai, âgé de 20 ans, possédait la nationalité autrichienne et avait été condamné en 2019 à de la prison pour avoir tenté de rejoindre l'Etat islamique (Daech) en Syrie...
L'Autriche ne constitue pas une cible prioritaire de la mouvance djihadiste. De fait, les terroristes veulent montrer qu'ils sont capables de frapper différents pays d'Europe, même ceux qui ne sont pas perçus comme particulièrement impliqués dans la guerre contre le terrorisme. Bien souvent, ces attentats relèvent d'un terrorisme en partie domestique. Une étude que j'ai réalisée en 2018 a montré que parmi 137 profils condamnés en France pour terrorisme entre 2004 et 2017, plus de 90% avaient la nationalité française. A contrario, cette année, les derniers attentats commis sur notre territoire, ont été commis par des étrangers : un Soudanais, un Tchétchène, un Pakistanais et un Tunisien. Dans ce dernier cas, il reste à savoir si l'auteur de l'attaque de Nice, qui venait d'arriver clandestinement en France, avait été spécifiquement envoyé de ce côté-ci de la Méditerranée pour commettre un attentat. Dans ce cas, nous aurions à nouveau affaire à un terrorisme d'exportation.
Le journaliste Wassim Nasr a évoqué un "élargissement du spectre des individus susceptibles de passer à l'acte" avec ces attaques d'automne en France, sans liens directs avec des groupes djihadistes. Quelle analyse portez-vous ?
L'élargissement de la menace est la stratégie poursuivie par Al-Qaida et Daech depuis des années : ces organisations cherchent à susciter des vocations terroristes en diffusant leur propagande sur Internet, dont de véritables manuels pour passer à l'acte. C'est la stratégie des "mille entailles" du stratège djihadiste Abou Moussab al-Souri : saigner le corps social à petit feu en multipliant les attaques rudimentaires, pour susciter une surréaction, soit des autorités, soit d'une partie de ce corps social, en l'occurrence l'ultra-droite.
Sommes-nous rentrés dans une nouvelle phase de djihadisme ?
Nous sommes entrés dans une autre phase à partir du moment où Daech a perdu son sanctuaire territorial syro-irakien. En 2015, il était capable d'entraîner et de projeter des commandos terroristes à Paris et à Bruxelles. Depuis, il recule, avec la perte de Mossoul, puis de Rakka, et enfin, en mars 2019, de son dernier réduit de Baghouz. De fait, il agit pour le moment surtout avec du terrorisme d'inspiration. La volonté d'attaquer n'a pas baissé : une trentaine d'attentats ont été déjoués en France depuis 2017. La létalité des passages à l'acte a dans le même temps diminué : les attentats terroristes ont fait dix fois moins de morts en France au cours des quatre dernières années que de janvier 2015 à l'été 2016 (238 morts). Nous sommes bien confrontés à cette stratégie des mille entailles : il n'y a pas besoin d'attentats sophistiqués et très meurtriers pour déstabiliser une société.
