Angela Merkel s'en va, et avec elle ses trois mots qui ont marqué l'histoire : "Wir schaffen das" ("Nous y arriverons"). Elle les a prononcés le 31 août 2015, dans le tumulte de la crise des migrants, avant d'offrir l'hospitalité à des centaines de milliers de réfugiés de la guerre en Syrie et sans l'aide des autres dirigeants européens (à l'exception des chefs de gouvernement suédois et autrichien d'alors). En sauvant l'honneur de l'Europe, elle en a aussi payé le prix politique.
En quelques mois, 1,2 million de personnes ont demandé l'asile en Allemagne - dont un tiers seulement venait de Syrie. Cette vague d'immigration massive a alimenté les peurs et fait prospérer les partis nationalistes populistes. Six ans plus tard, alors que la débâcle américaine et l'abandon de l'Afghanistan aux Talibans ont posé une bombe à retardement dans le pays et au-delà, Angela Merkel s'est gardée de réitérer son élan de l'été 2015. Elle ne répétera pas les trois mots qui ont fait d'elle un symbole d'humanisme autant que de détestation. Les principaux candidats à sa succession non plus.
Le fantasme de l'invasion
Dans la dernière ligne droite avant les élections fédérales du 26 septembre, ni le social-démocrate Olaf Scholz, ni le conservateur Armin Laschet, ni l'écologiste Annalena Baerbock ne font de l'accueil des réfugiés un sujet de débat. Le parti d'extrême droite AfD, en revanche, s'est jeté sur l'occasion, comme Le Pen en France ou Matteo Salvini en Italie. Le fantasme de l'invasion, ingrédient idéal pour capitaliser sur les peurs des électeurs, s'apprête à empoisonner également la campagne électorale française où l'on entendra comme toujours les marchands de solutions simples - des partisans naïfs d'une ouverture totale des frontières aux nationalistes bernés par l'illusion qu'ils garantiraient leur étanchéité, prêts à bafouer la République et le principe du droit d'asile inscrit dans notre Constitution.
L'Afghanistan n'est pas comme la Syrie aux portes de l'Europe et il est peu probable que la crise des migrants de 2015 se répète à l'identique. Le Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations unies émet l'hypothèse d'un afflux de 500 000 réfugiés afghans selon le scénario "le plus pessimiste", et sur une durée qui pourrait s'étendre sur plusieurs années. Les Européens, en revanche, ont de quoi redouter une répétition du scénario politique de 2015 : un fiasco qui avait provoqué une crise et une division nette entre les Etats membres sur la question des quotas. L'Autriche, la Pologne, la Hongrie, la Slovénie ou le Danemark refusent à nouveau de prendre leur part de réfugiés.
Mardi 31 août, à Bruxelles, les ministres de l'Intérieur des Vingt-Sept n'ont pu s'entendre que sur un renforcement des frontières extérieures de l'UE face au risque terroriste, et sur le soutien financier aux Etats frontaliers de l'Afghanistan (Pakistan, Iran), en vertu de la jurisprudence Merkel-Erdogan : cet accord négocié en 2015 par la chancelière allemande avec le président turc, selon lequel celui-ci s'engage à héberger les migrants et à les "contenir", en échange de contreparties politiques et financières, comme Le Pen en France ou Matteo Salvini en Italie. La Turquie accueille déjà 5 millions de réfugiés. Quelles contreparties - ou sur quels chantages - l'UE devra-t-elle encore céder au Pakistan et à l'Iran, dans l'hypothèse d'un tel accord ? Comment viendra-t-elle à bout de ses dissensions ? Selon Didier Leschi, directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, "l'UE doit, dans ce domaine, oublier le fonctionnement à 27. Les pays qui respectent le droit d'asile doivent s'entendre entre eux et harmoniser leurs critères." L'Allemagne et la France ont déjà pris une initiative en ce sens.
Au pied du mur
Les Européens se retrouvent mis au pied du mur, du fait de l'invraisemblable abandon américain et de la théorie de Joe Biden selon laquelle, par une simple retraite soudaine de quelques milliers de soldats qui garantissaient la stabilité, il se débarrasserait de la question afghane sans avoir à en assumer les conséquences. Outre le carburant d'enthousiasme fourni à tous les islamistes de la planète grisés de voir ainsi humiliée l'armée la plus puissante du monde, le président américain pourra compter à son actif le signal d'encouragement envoyé aux ennemis de la démocratie : face à l'immigration, les dictatures ont certes des solutions radicales que les démocrates n'ont pas. A moins que l'Europe lâchée par le bon Oncle Sam n'en profite enfin pour se ressaisir, comme l'a tweeté l'ex-ambassadeur Gérard Araud : "Europe, réveille-toi ! Ta nounou a démissionné."
Marion Van Renterghem est lauréate du prix Albert-Londres, auteure d'une biographie d'Angela Merkel et d'un essai autobiographique sur l'Europe intitulé "Mon Europe, je t'aime moi non plus" (Stock, 2019).
