Plus de six mois après le déclenchement de la guerre d'agression de la Russie contre l'Ukraine, peut-on imaginer une voie de sortie diplomatique ? Une négociation de ce type est envisageable lorsque, sur le champ de bataille, les belligérants jugent qu'ils ne peuvent plus obtenir de gains significatifs ou qu'ils risquent de perdre davantage. Or le front s'est rigidifié et aucune partie ne gagne ou ne perd assez pour avoir intérêt à figer les choses dans un cadre diplomatique.

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C'est la déroute militaire de l'armée ukrainienne au Donbass qui avait contraint Kiev en 2014 puis en 2015 d'accepter les accords de Minsk proposés par la France et l'Allemagne. Mais c'est aussi parce que c'était perçu comme le résultat d'une capitulation et que l'Ukraine jugeait que ces accords étaient en sa défaveur qu'elle s'est montrée réticente au long de ces huit années à les mettre en oeuvre dans le cadre du processus de Minsk organisé sous l'égide de l'OSCE [Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe]. Kiev craignait en effet qu'un statut spécial conférant au Donbass une large autonomie ait un effet déstabilisateur sur l'Ukraine.

Les Ukrainiens sont défavorables à une négociation de paix

Dès les premiers jours de l'intervention russe des pourparlers russo-ukrainiens s'étaient de façon surprenante ouverts à la frontière biélorusse puis en Turquie. Ils étaient allés assez loin puisque l'Ukraine avait remis fin mars des propositions qui prévoyaient notamment un statut de neutralité assorti de garanties internationales strictes, réservant l'examen de la situation dans les territoires occupés du Donbass et de la Crimée pour laquelle était suggérée une discussion pendant une durée de quinze ans. Volodymyr Zelensky appelait Vladimir Poutine à une négociation directe. Mais c'était à l'époque où précisément l'Ukraine se sentait en situation d'infériorité sur le plan militaire.

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Aujourd'hui, malgré l'occupation de plus de vingt pour cent du territoire par la Russie, l'Ukraine espère reconquérir le terrain perdu grâce aux armes à longue portée fournies en nombre par l'Occident. Elle n'exclut même plus de reprendre la Crimée où ses services spéciaux ont pu mener des actions spectaculaires contre des cibles militaires russes. L'état d'esprit de la population est défavorable à une négociation de paix qui aboutirait à une amputation du territoire. Le président Zelensky bien qu'il ait retrouvé sa popularité grâce à son courage et à sa détermination au début du conflit ne serait pas en mesure de l'imposer. Aucun pays occidental ne peut exercer de pression en ce sens. Cela doit être le choix des Ukrainiens. À moins que les Etats-Unis ne décident un jour de ne plus livrer de matériels. Mais la poursuite des combats sert en fait leur intérêt d'affaiblir durablement la Russie, comme l'a laissé entendre le chef du Pentagone.

Les négociations diplomatiques portent sur des niches

La partie russe n'a pas non plus intérêt à une négociation dans l'immédiat. Si Vladimir Poutine semble avoir abandonné son objectif initial de décapitation du gouvernement de Kiev, il ne peut engager de pourparlers avant d'avoir conquis la totalité du Donbass qui lui permettrait d'afficher que les objectifs fixés à cette "opération militaire spéciale" - à savoir la libération des populations russophones de cette région - ont été atteints. C'est une question de perte de face ou non en interne, pas de relations avec l'Occident avec qui la fracture est assumée. A l'exception de l'intelligentsia et de la jeunesse urbaine, la grande majorité de la population, très nationaliste, est derrière lui. Les pertes sont certes lourdes mais contrairement à ce qui s'était passé lors de la guerre d'Afghanistan où les mères de soldats s'étaient mobilisées, celles-ci reçoivent des sommes importantes et le cas échéant des assurances sur l'éducation des petits enfants pour prix de leur silence.

Tout appel occidental à Moscou en vue d'un cessez-le-feu serait dans ce contexte pur voeu pieux.

En attendant, les négociations diplomatiques portent sur des niches, des cas très concrets comme les échanges de prisonniers, l'accord sur l'exportation de céréales au départ des ports ukrainiens à la demande du président de l'Union africaine dont les membres sont menacés par la famine ou l'accord sur une visite d'experts de l'AIEA [Agence internationale de l'énergie atomique] à Zaporijia, la plus grande centrale nucléaire d'Europe. A noter que si le Conseil de sécurité est hors jeu en raison du veto russe, Antonio Guterres, le Secrétaire général des Nations unies, du fait de sa neutralité, s'est impliqué de manière discrète et efficace sur ces sujets.

Les grandes négociations diplomatiques ne relèvent pas de questions morales. Elles devront attendre qu'un rapport de force se dégage sur le champ de bataille.