Un petit mur de rien du tout, une clôture, plus exactement, en béton et en bois, ajourée et munie de portes en fer. 65 mètres de longueur, 1,80 mètre de hauteur, dans une rue assez lugubre d'un quartier plutôt sinistre d'une ville pas très guillerette. Il a été érigé nuitamment, au cours d'une opération commando, autour de deux pauvres bâtisses de HLM où vivent une quarantaine de familles tsiganes, rue Maticni, à Usti nad Labem, en République tchèque. Cela s'est passé le 13 octobre, alors que l'Europe s'apprêtait à célébrer le 10e anniversaire de la chute du mur de Berlin et que la République tchèque allait fêter les dix années de sa «révolution de velours».
Soudain, cette rue coincée entre une voie de chemin de fer, une route à grande circulation et des friches industrielles est devenue le théâtre d'un drame européen. «Le pays tout entier sera à l'étranger identifié à ce symbole de l'intolérance et de la discrimination», avertit le président Vaclav Havel. Des diplomates, des militants des droits de l'homme et des dizaines de journalistes sont venus visiter les lieux, interroger les Tsiganes des HLM et leurs voisins «blancs», comme se définissent eux-mêmes les propriétaires excédés de trois pavillons modestes qui font face à la cité délabrée. Le soir du 23 novembre, des ouvriers sont venus enlever la clôture qu'ils avaient érigée quarante jours plus tôt. Le mur a disparu, mais le mal est fait. Une frontière symbolique a été tracée entre les bons Tchèques et les autres, entre les «honnêtes gens» et les Tsiganes, entre la misère et l'aliénation des Rom et «la loi et l'ordre», pour reprendre l'argumentation du maire de la ville, Ladislav Hruska. Elle restera dans les mémoires comme le monument éphémère d'un sentiment tenace d'aversion de la part de la société tchèque à l'encontre des quelque 300 000 Tsiganes qui vivent dans ce pays de 10 millions d'habitants.
«Je suis un citoyen tchèque. J'ai les mêmes droits que les autres, mais voilà, désormais, je vis dans un ghetto», déclare Badi - il préfère que son nom de famille ne soit pas publié, parce qu'il a reçu des lettres anonymes et des coups de téléphone menaçants. Cet homme massif de 49 ans vit avec sa femme dans un minuscule appartement. Sur les murs, les photos de ses trois enfants et, derrière un rideau, une petite cuisine où il nous prépare un café. «C'est vrai que chez nous, comme partout, il y a des gens bien et d'autres qui causent des problèmes, dit-il, mais nous avons toujours cherché à nouer des relations de bon voisinage, nous avons voulu coopérer avec les autorités. Leur réponse, la voilà! Ce mur.» Dans le petit salon - une table en bois, quatre chaises et une machine à coudre - un voisin est entré. Lui aussi a reçu une lettre anonyme. Il se prénomme Ian, il a 51 ans, cinq enfants, dont trois sont mariés. Il est éboueur. «Maintenant, le racisme est devenu officiel. Même nos enfants sont victimes de discrimination. Il suffit d'un rhume, qu'ils s'absentent quelques jours, et on les envoie dans des écoles spéciales pour handicapés mentaux.»
«Je n'ai rien contre les Tsiganes. C'est leur mode de vie qui me déplaît», dit le serveur d'un bistrot du côté «blanc» de la rue Maticni. Eva Kompertova, qui vit en face des HLM, se souvient qu'il s'agissait autrefois d' «un joli quartier que les Tsiganes ont détruit». Un client du bistrot, devant sa bière: «Ici, c'est le Bronx.» Sur la façade de l'une des HLM pend une banderole délavée par la pluie: «Qu'est-ce que nous vous avons fait?»
Bonne question. Que devaient déjà se poser les victimes de l'Holocauste nazi au cours duquel 90% des Tsiganes de l'ancienne Tchécoslovaquie ont disparu, rappelle Lubomir Zubak, un militant rom qui estime que ses concitoyens traitent aujourd'hui son peuple comme «les Allemands [traitaient] les juifs du temps de la Nuit de cristal». Sous le régime communiste, les Tsiganes furent intégrés à la société tchèque. Sédentarisés, ils travaillaient, vivant comme tout un chacun dans le petit confort et la sécurité matérielle d'une société caporalisée. «Survint la érévolution de velours", en 1989, et sa part d'ombre», explique Markus Pape, conseiller juridique à Prague de l'European Roma Rights Center, une ONG basée à Budapest. Selon lui, cette révolution démocratique a libéré une vision nationaliste de l'Etat, qui a abouti à la partition de la Fédération en République tchèque et Slovaquie, et qui a rejeté le concept de multiethnicité. «Nous pouvions enfin être nous-mêmes, libres de décider de notre identité. Et les Tsiganes, associés à l'ancien système, ont commencé à être rejetés.» Le chômage massif, provoqué par l'effondrement des industries d'Etat, les a affectés plus que d'autres. Une loi sur la nationalité, en 1993, a rendu environ 100 000 d'entre eux apatrides. Beaucoup ont émigré à l'Ouest, où ils n'ont pas été les bienvenus. En 1995, les autorités municipales d'Usti - à l'instar d'autres villes - ont concentré les Tsiganes dans un même lieu, en l'occurrence les deux bâtisses de la rue Maticni, et le maire a fait campagne, et gagné haut la main son élection, en promettant de les isoler derrière des murs.
Dans ce paysage d'aversion généralisée, les Rom sont inquiets, et vulnérables. Samedi 20 novembre, dans la ville de Ceske Budejovice, dans le sud de la Bohême, une quarantaine de skinheads ont tenté d'attaquer un restaurant tchèque où une famille tsigane fêtait un anniversaire. La police est intervenue tard et sans grande fermeté. Cette fois-ci, il n'y a pas eu de morts, mais une vingtaine de Rom ont déjà été assassinés par des néonazis depuis 1992. Et personne, selon Zubak, ne s'en inquiète. «Tout le monde aime bien Django Reinhardt ou Manitas de Plata, mais personne n'aime les Tsiganes, dit-il. Tous les hommes, à l'origine des temps, ont été des nomades. Nous, nous sommes les derniers nomades d'Europe. Nous rappelons aux gens leur passé, et ça ne leur plaît pas.»