Ancien secrétaire général de l'Otan et ex-Premier ministre du Danemark, Anders Fogh Rasmussen analyse la situation en Ukraine après plus d'un mois de guerre, et décrypte la stratégie de Vladimir Poutine, qu'il a longtemps côtoyé. Le prédécesseur de Jens Stoltenberg jette aussi un regard critique sur la stratégie de l'Alliance.

L'Express : Après l'annonce du recentrage de l'armée russe à l'est, dans le Donbass, comment analysez-vous la stratégie de Vladimir Poutine ?

Anders Fogh Rasmussen : Le président russe espérait une victoire rapide et un changement de régime à Kiev. Il a échoué. Mais avec lui, nous devons apprendre à croire ce que nous voyons, pas ce que nous entendons. Or, les tirs de missiles se sont poursuivis et aucun retrait des forces russes n'a eu lieu, en réalité. L'Occident doit donc maintenir une pression maximale sur Moscou, jusqu'à ce que toutes les troupes russes aient quitté le sol ukrainien.

Comment évaluez-vous la situation sur le plan militaire ?

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Nous avons sous-estimé la brutalité de Vladimir Poutine, mais surestimé la force de ses troupes. L'armée russe est énorme, mais de très basse qualité. La résistance ukrainienne a été, de plus, féroce. L'invasion russe est au point mort sur plusieurs fronts.

Vous qui connaissez bien Poutine, que va-t-il faire si la situation s'enlise ?

Vladimir Poutine n'a pas atteint son but premier. Son plan B est de se focaliser sur la région orientale du Donbass et de prolonger la guerre, comme il l'avait fait en Géorgie en occupant l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud et en déstabilisant les pays voisins. Son objectif, c'est la fin de l'Ukraine démocratique et indépendante. Il est obsédé par l'idée de restaurer la grandeur de la Russie sur le territoire qui formait autrefois l'Union soviétique, il ne s'arrêtera donc pas là.

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Si on le laisse faire, après l'Ukraine, il poursuivra sa guerre en Moldavie, puis en Géorgie, et ensuite dans les pays Baltes. Il tentera de créer un lien direct entre l'enclave de Kaliningrad et la Russie à travers la Lituanie. Cela aboutirait à une guerre entre la Russie et l'Otan. C'est pour cela qu'il est crucial d'arrêter Poutine en Ukraine. S'il réussit, ce sera le début d'une longue guerre en Europe. Nous devons tirer les leçons de l'Histoire. Les dictateurs vont toujours aussi loin qu'on le leur permet. Si nous ne faisons pas preuve d'unité et de détermination dans la défense de l'Ukraine, Poutine continuera.

Les Occidentaux vont-ils assez loin ?

Les sanctions économiques mises en place par l'Occident ont déjà un effet énorme sur l'économie russe. Mais nous envoyons toujours des centaines de millions d'euros chaque jour en Russie, qui financent la machine de guerre de Poutine. Pour mettre fin à la guerre, l'Europe doit cesser immédiatement tout achat de pétrole et de gaz russe.

Mais peut-elle vraiment s'en passer ?

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Oui, c'est possible, il faut se fournir en énergie auprès d'autres sources - Américains, Etats du Golfe... Cela aura un coût économique très important, mais c'est peu par rapport à la souffrance du peuple ukrainien et c'est minuscule par rapport à la perte de liberté à laquelle nous serons tous confrontés si nous n'agissons pas maintenant. Le prix de l'énergie augmentera, mais c'est le prix à payer pour stopper Poutine.

Poutine, qui ne peut revendiqueraucune victoire éclatante en Ukraine, peut-il vraiment recourir à une arme de destruction massive ?

Peut-être. Mais je pense aussi que l'Otan devrait cesser d'exclure telle ou telle action à mener. Nous devons tout faire pour éviter une guerre entre la Russie et l'Otan, mais celle-ci a trop rapidement écarté la possibilité de prendre certaines mesures, de peur de provoquer la Russie. Cela a donné à Vladimir Poutine un avantage tactique, qui lui a permis d'intensifier énormément la guerre, tout en qualifiant les petites augmentations de pression de l'Occident de provocations majeures. Pour reprendre l'initiative, je pense que l'Otan devrait retrouver une certaine ambiguïté stratégique sur les lignes rouges à ne pas franchir.

Joe Biden agite la menace d'une réponse de l'Otan en cas d'utilisation d'unearme chimique. Quelle serait-elle ?

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Quand on parle de réaction aux armes biologiques et chimiques, on ne peut pas parler en termes trop explicites, car Vladimir Poutine utiliserait ces informations. Cette déclaration de Joe Biden est en phase avec la ligne que je défends. Il dit : "Nous allons agir si cela se produit", mais il ne dit pas comment. A mon avis, c'est la dissuasion la plus efficace pour essayer d'éviter l'utilisation de ces armes. Il faut maintenir une incertitude.

L'Alliance est-elle réellement en capacité de dissuader Poutine d'aller plus loin ?

L'Otan s'est renforcée, les alliés et l'Occident ont fait preuve jusqu'ici d'une unité impressionnante et les armes fournies à l'Ukraine ont eu un impact significatif sur le champ de bataille, en particulier les missiles antichars, les armes antiaériennes et les drones d'attaque. Nous devons maintenir un approvisionnement constant de ces armes, afin que les Ukrainiens puissent continuer à défendre leur patrie. Je pense que c'est tout ce que l'Otan peut et doit faire à ce stade. Mais je n'exclus rien à l'avenir.

L'Otan doit-elle instaurer une "zone d'exclusion aérienne", comme le demande VolodymyrZelensky ?

Je pense que cette option doit rester sur la table. Mais nous devons y réfléchir très attentivement, car une no-fly zone pourrait faire plus de mal que de bien, en étendant la guerre au-delà des frontières de l'Ukraine.

L'issue de cette guerre doit-elle passer par une partition de l'Ukraine, un statut de neutralité et une renonciation à une adhésion à l'Otan ?

Volodymyr Zelensky a fait preuve d'un leadership et d'un courage remarquable, il est le mieux placé pour décider de la position à adopter pour mettre fin au conflit. Si Kiev renonce à adhérer à l'Alliance et accepte un statut de neutralité, celle-ci devra être robuste, solide et crédible. Je comprendrais que l'Ukraine soit candidat à l'Union européenne (UE). Il faut aussi qu'elle garde une capacité à se défendre, avec une armée forte. Elle doit obtenir le déploiement d'une force internationale de maintien de la paix.

N'oublions pas qu'en 1994, la Russie a garanti l'intégrité territoriale de l'Ukraine, tandis que Kiev renonçait à ses armes nucléaires. Finalement, Vladimir Poutine a pris la Crimée en 2014 et violé cette promesse. Pour l'Ukraine, il est donc crucial de recevoir des garanties de sécurité crédibles et solides. Un document, ce n'est pas suffisant.

Mais les décisions appartiennent aux seuls Ukrainiens, ce n'est pas à la Russie de les dicter et la communauté internationale doit les respecter. L'Occident doit en revanche exercer une pression maximale sur Vladimir Poutine, pour s'assurer que Kiev négocie en position de force.

L'Europe a décidé de créer une force de réaction rapide. Y a-t-il des risques de redondances avec l'Otan ?

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Non, c'est compatible. Développer une force de réaction rapide de l'UE est même nécessaire afin de lui donner une capacité à agir. Mais l'Europe devra toujours coopérer de manière étroite avec les Etats-Unis, parce qu'elle n'a pas les capacités militaires nécessaires. Il faut développer la défense de l'UE en renforçant ce pilier au sein de l'Otan qui continuera à garantir la sécurité de l'Europe.

L'unité affichée par les Occidentaux ne masque-t-elle pas des désaccords sur l'attitude à adopter vis-à-vis de la Russie ?

C'est la faiblesse de l'Europe. L'invasion russe en Ukraine a créé une unité unique. Mais, il n'y a pas, traditionnellement, de consensus sur l'approche envers la Russie au sein de l'Europe, et donc de l'Otan. L'Allemagne est très ouverte envers la Russie, l'Angleterre très critique. Entre les deux, il y a la France. Et autour, on a de plus petits pays que ce manque de consensus rendait nerveux jusqu'ici. Ils n'avaient pas confiance et souhaitaient, pour certains, une garantie de sécurité des Etats-Unis.

Revenons à l'une des sources du conflit : en 2008, l'Otan a acté les adhésions futures de la Géorgie et de l'Ukraine. Rétrospectivement, était-ce une erreur ?

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Non, chaque pays souverain doit avoir la capacité de décider de sa politique et de ses alliances. Poutine ne peut pas devenir le portier de l'Otan. Je ne comprends pas l'analyse russe selon laquelle l'Otan représentait un danger. C'est ridicule, car c'est une alliance défensive, elle n'a jamais menacé Moscou. En 1997, nous avons permis au contraire à la Russie d'établir une représentation permanente au sein du quartier général de l'Otan. L'Alliance est même parvenue, avec l'UE, à stabiliser l'Europe de l'Est. L'objectif de la Russie, pendant des siècles, a été d'avoir des frontières et un voisinage stable à l'Ouest. Nous l'avons créé par l'élargissement de l'Otan et de l'UE.

Quand vous dirigiez le Danemark, vous avez assuré la présidence tournante de l'UE en contribuant précisément à son élargissement aux pays de l'Est. Mais n'est-ce pas l'une des craintes de Poutine, l'arrivée de vitrines démocratiques à ses portes ?

Vladimir Poutine a peur que les démocraties deviennent un exemple pour le peuple russe. Il craint la démocratie, la liberté et c'est pour cela qu'il réagit ainsi. Si nous n'avions pas élargi l'Otan et l'UE en 2004, la Russie aurait peut-être attaqué les Etats baltes et menacé la Pologne et la Roumanie. C'était une décision nécessaire.

Qu'avez-vous appris de vos échanges avec Poutine ?

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Il a changé ces vingt dernières années. En 2002, il défendait une relation forte entre la Russie et l'Otan, nous avions établi le conseil russe de l'Otan. En 2010, nous avons décidé de développer un partenariat stratégique, mais en 2014, il a attaqué l'Ukraine ! Ce n'était pas rationnel. Lors d'une rencontre avec lui, il m'a dit qu'il fallait "abolir l'Otan". C'est cela le but de Poutine : diviser les pays de l'Ouest et détruire ces deux alliances, l'Otan et l'UE, qu'il déteste.

Mais il en est devenu, malgré lui, lemeilleur promoteur...

Il a obtenu exactement l'opposé de ce qu'il voulait ! Il a renforcé l'Ouest et provoqué un débat en Finlande et en Suède, où une majorité de la population des deux pays est désormais favorable à l'adhésion à l'Otan, en voyant dans le soutien de l'alliance militaire la plus puissante du monde une garantie de sécurité. Personnellement, je pense que ces deux pays devraient reconnaître cette nouvelle réalité et rejoindre l'Alliance sans tarder.