En cette fraîche matinée de mars, le parc Grutas semble être à l'abri du monde. L'eau du lac est immobile, gelée. Par une température de - 2°C, les canards se promènent sur l'herbe, avec les lapins, entre les statues de Lénine, Staline et autre Karl Marx. A la chute de l'Union soviétique, en 1990, la Lituanie a rassemblé la plupart de ses monuments à la gloire du communisme dans cet espace reculé, à l'extrême sud-est du pays, près de la ville de Druskininkai.
Sous un grand ciel bleu, un grondement de tonnerre se fait entendre près de ce musée à ciel ouvert. Puis un deuxième. Toutes les cinq minutes, une série de déflagrations, au loin, fait trembler le sol et s'envoler les oiseaux. Devant un chalet en bois, un employé du parc tire sur sa cigarette. Assis, le visage émacié et en partie caché par son bonnet noir, il hausse les épaules au son des explosions, puis se contente de soupirer : "Biélorussie..."
"En cas d'invasion russe, ce corridor coupe les trois Etats baltes du reste de l'Alliance atlantique"
La ville lituanienne de Druskininkai se trouve à trois kilomètres de la frontière biélorusse, dans un endroit stratégique nommé le corridor de Suwalki. Méconnue du grand public, cette zone de 65 kilomètres de long hante les nuits des experts militaires occidentaux. Sur un axe est-ouest, elle délimite la frontière entre la Lituanie et la Pologne, deux pays de l'Otan et de l'Union européenne. A ses extrémités, elle bute sur la Biélorussie (à l'est) et à sur l'exclave russe de Kaliningrad (à l'ouest). "Suwalki constitue le talon d'Achille de l'Otan, explique Amélie Zima, chercheuse en relations internationales et auteure de L'Otan (Que sais-je ?, 2021). En cas d'invasion russe, ce corridor coupe les trois Etats baltes du reste de l'Alliance atlantique. Ces derniers se retrouveraient sur une île, entourés par la Russie, et l'assistance de l'Otan ne pourrait alors se faire que par les airs ou par la mer."

A Suwalki, ville de 70 000 habitants, la vie suit son cours en dépit des tensions.
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Ce point faible de l'Otan, connu depuis des années, prend aujourd'hui une nouvelle dimension. En envahissant l'Ukraine, Vladimir Poutine a montré qu'il était capable de tout pour restaurer le territoire de l'Union soviétique. Il a aussi annoncé l'envoi permanent de 30 000 soldats russes en Biélorussie, un Etat vassalisé par le Kremlin depuis les révoltes populaires de 2020. "Cette invasion va malheureusement bien au-delà de l'Ukraine, soutient le général américain Joseph Ralston, commandant des forces alliées en Europe de 2000 à 2003. Une fois que Poutine en aura fini avec l'Ukraine, d'une manière ou d'une autre, il ne s'arrêtera pas là et voudra s'emparer du corridor de Suwalki. Ce serait un moyen pour lui d'encercler les Baltes et de raccrocher Kaliningrad au reste de sa grande Russie fantasmée."
Le corridor doit son nom à sa ville la plus peuplée, Suwalki, située du côté polonais. Avec ses barres d'immeubles de style soviétique, la cité de 70 000 habitants continue sa vie paisible, malgré les tensions alentour. "Maintenant que vous le dites, c'est vrai que nous vivons dans une zone très stratégique, réfléchit tout haut Ela, jeune employée de la mairie de Suwalki, devant son café. Poutine ne parle jamais de la Pologne, donc on ne se méfie pas plus que ça, mais c'est vrai qu'il a l'air d'en vouloir aux Baltes. Avec lui, c'est le retour de l'histoire, un seul homme qui décide de tout."

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Face à elle, sa collègue Beata se tient régulièrement la tête entre les mains. A 45 ans, cette femme menue, cheveux blonds au carré, a vécu les premières années de sa vie dans un régime communiste, sous l'influence de Moscou. Elle brandit son téléphone portable et montre une vidéo qu'elle vient de recevoir : dans un prêche, le patriarche de Moscou appelle à "unifier les peuples soviétiques" et donc à envahir "l'Ukraine, la Moldavie, la Géorgie et les pays Baltes". Beata secoue la tête. "Ils veulent nous ramener trente ans en arrière, étendre leur grand empire de la Baltique jusqu'à la Sibérie, se désole la secrétaire polonaise. C'est tellement triste, comme si nous n'avions jamais le droit d'être en sécurité avec ces zombies russes comme voisins."
Le risque est d'autant plus réel que Suwalki n'a rien d'un corridor imprenable. Dans cette région agricole, quelques villages se succèdent au milieu des champs et de petites vallées. Un terrain de jeu idéal pour les tanks. "Il s'agit d'une zone difficile à défendre, une petite bande de terre dont le trajet en voiture d'un bout à l'autre se compte en minutes, souligne Yohann Michel, analyste militaire à l'International Institute for Strategic Studies. En cas de blocage, tout passage par ce corridor serait rendu impossible par la puissance de feu de l'artillerie russe des deux côtés et il est très complexe de s'y battre." Seules deux routes à une voie et une ligne de chemin de fer traversent ce passage de la Pologne vers la Lituanie, rendant compliquée toute intervention de défense rapide, voire impossible si l'on prend en compte les civils à évacuer.
Ces faiblesses de Suwalki ont été mises en évidence par le général Ben Hodges dans un rapport accablant publié en 2018. Cet ancien commandant des forces américaines en Europe alerte : "Les membres de l'Otan ne doivent avoir aucun doute, les forces russes menacent l'intégrité territoriale de l'ensemble de l'Alliance transatlantique. Toutes les faiblesses de la stratégie de l'Otan et de sa posture militaire convergent vers le corridor de Suwalki."
"Ce n'est pas un hasard si les Américains sont ici"
Ce stratège militaire, désormais à la retraite, insiste sur la connaissance parfaite de la région par les Russes, qui y envoient régulièrement leurs espions. Ben Hodges révèle également que les forces russes et biélorusses se sont entraînées à saisir le corridor de Suwalki lors de leurs grands exercices militaires Zapad de 2013 et 2017. "Aujourd'hui, les forces de l'Otan restent sur un schéma stratégique de la guerre froide, déplore l'ancien lieutenant américain : la défense en profondeur, qui consiste à accepter de laisser l'adversaire saisir du terrain, par exemple à Suwalki, en échange du temps nécessaire pour faire venir des renforts et mener une campagne de libération. Mais les techniques de combat de la Russie du XXIe siècle sont hybrides, trompeuses et incroyablement efficaces pour ralentir ou semer la confusion dans les contre-attaques de ses adversaires."
Ces derniers jours, des jeeps militaires accentuent leurs rotations près de Suwalki. Une base de l'Otan, sous commandement américain, est établie à 60 kilomètres de Kaliningrad, près de la ville d'Orzysz. "Ce n'est pas un hasard si les Américains sont ici et non à Poznan ou Varsovie, explique Amélie Zima. Ils se placent stratégiquement pour permettre une défense rapide du corridor de Suwalki en cas d'attaque. L'Otan prend en compte ce point faible, même si ses effectifs sur place restent pour le moins modestes." En tout, l'Alliance atlantique dispose de moins de 5000 soldats dans les pays baltes et en Pologne, quand la Russie en compte 30 000 dans sa seule exclave de Kaliningrad.
Malgré la menace, l'enlisement russe en Ukraine et l'unité affichée par l'Otan pourraient offrir quelques années de répit à la Pologne et la Lituanie. "Attaquer le corridor de Suwalki revient à entrer en guerre avec l'Otan et Poutine le sait, avance Radoslaw Sikorski, ministre des Affaires étrangères polonais de 2007 à 2014. Cette guerre ne serait pas circonscrite à certains territoires en Pologne ou en Lituanie. J'espère juste que Poutine n'est pas suffisamment fou pour se lancer dans une guerre qu'il perdrait à coup sûr." Un seul homme a la réponse à cette interrogation et, malheureusement, il vit au Kremlin.
