Tout le monde le savait, mais personne, dans le journal, n'avait jamais osé le dire publiquement : Julian Reichelt, le rédacteur en chef du puissant quotidien populaire allemand, entretenait des liaisons malsaines avec les nouvelles recrues, consommait de la drogue au travail et abusait de son pouvoir pour faire taire les mauvaises langues.

Une première fois suspendu

Au printemps dernier, il avait déjà été sanctionné pour son comportement sexiste par la direction d'Axel Springer, l'éditeur de "Bild" (1,2 million d'exemplaire en diffusion payée), après une enquête interne. Suspendu de ses fonctions pour avoir confondu travail et vie privée, Julian Reichelt avait néanmoins retrouvé son poste au bout de 15 jours.

LIRE AUSSI : En Autriche : Kurz reste l'homme fort du pays

Âgé de 41 ans, Julian Reichelt incarne cette nouvelle génération de journaliste qui ne voit pas de frontières avec la politique. Ainsi, il tutoie l'ancien chancelier autrichien, Sebastian Kurz, qui vient de démissionner après des soupçons de corruption de médias. Il a été le promoteur de la nouvelle chaîne d'information du journal, "Bild Live", sorte de "Fox News" à l'allemande. Pendant la campagne électorale, Julian Reichelt a tenté d'attiser sur cette chaîne internet le débat sur les réfugiés et l'immigration en invitant régulièrement sur le plateau des interlocuteurs proches des milieux d'extrême-droite.

Mauvaises habitudes

La direction pensait avoir réglé "l'affaire Reichelt" avec une sanction symbolique. Mais le rédacteur en chef a repris ses mauvaises habitudes. Un pôle investigation d'un groupe de presse concurrent, "Ippen Investigativ", s'était lancé dans une enquête pour dénoncer le retour scandaleux de ce journaliste à la tête de Bild. Mais les révélations ont été enterrées à la dernière minute par le patron du groupe, Dirk Ippen, au prétexte qu'il ne voulait pas "donner l'impression de nuire à la concurrence". "Personne en Allemagne n'ose s'attaquer à Bild ni à son éditeur, Axel Springer", résume Elizabeth Prommer, experte en communication à l'Université de Rostock.

Loi du silence

Cette décision lui a valu des accusations de censure de la part de ses employés. "La liberté d'informer a été enfreinte", ont protesté les journalistes du Frankfurter Rundschau, quotidien de Francfort qui appartient à Ippen. Cette affaire Me too qui n'ose pas dire son nom est révélatrice de la loi du silence qui règne chez Springer. Malgré sa réputation sulfureuse, le journaliste a été couvert par l'influent patron d'Axel Springer, Mathias Döpfner, également président de la Fédération allemande des éditeurs de presse (BDZV). Dans la rédaction, personne ne souhaite s'exprimer, encore aujourd'hui, sur ce renvoi, par peur des représailles.

LIRE AUSSI : Quand le harcèlement sexuel passe des réseaux sociaux à la rue

Le pouvoir de nuisance de l'éditeur de "Bild", dont les ventes s'effondrent depuis 20 ans, reste énorme. Aucune des femmes qui accusent Reichelt d'abus de pouvoir n'a osé faire des déclarations publiques. "Bild est un cas particulier dans le paysage médiatique allemand, tempère Elizabeth Prommer. Il est inimaginable que de tels comportements aient lieu dans d'autres quotidiens."

Intérêts commerciaux

La délivrance est venue des Etats-Unis. Il a fallu que le "New York Times" mène une enquête détaillée sur le journaliste allemand pour qu'il soit définitivement renvoyé. Cette démarche de la presse new-yorkaise s'explique par les intérêts commerciaux grandissant du groupe Axel Springer sur le marché américain. Axel Springer vient notamment de racheter le portail politique américain "Politico" pour 630 millions d'euros. "Le maintien de Julian Reichelt à la tête de Bild était inimaginable dans ce contexte d'expansion ; il ne correspond pas du tout à la culture d'entreprise américaine, où ce genre de comportement est impensable", constate Elizabeth Prommer.

Axel Springer s'est donc rendu à l'évidence pour éviter de ruiner sa réputation outre-Atlantique. "Dans le cadre de récentes investigations de presse, de nouvelles preuves du comportement fautif de Julian Reichelt ont été portées à la connaissance de la société", a écrit le groupe dans un communiqué laconique, sans entrer toutefois dans le détail des accusations. Pour Mathias Döpfner, c'était Reichelt ou les Etats-Unis.