Chez Orpea, on n'aime pas trop les syndicats, et cela ne date pas d'hier. En 2010 déjà, le leader mondial des cliniques et maisons de retraite - aujourd'hui en pleine tourmente depuis la sortie du livre du journaliste Victor Castanet* - faisait appel à des barbouzes pour espionner les organisations syndicales.

A l'époque, certaines cliniques du groupe (rassemblées au sein de la filiale Clinea) étaient considérées comme des "bastions de la CGT" par la direction. Pour prévenir des mouvements sociaux, celle-ci imagine un stratagème radical : infiltrer les instances sociales pour neutraliser les syndicalistes les plus vindicatifs. Dans ce but, elle fait appel à une société spécialisée dans la "gestion des risques", Groupe Synergie Globale (GSG). Ses dirigeants - des cadors de la sécurité et des anciens des "services" - recrutent des espions qu'ils placent ensuite dans les cliniques "rouges" en tant que brancardier ou agent d'accueil, avec la complicité de la DRH.

Des espions facturés 15 000 euros par mois

Semaine après semaine, ces "implants", comme on les appelait chez GSG, rédigent des rapports, envoyés ensuite au siège d'Orpea. "L'intégration [de l'espion] se poursuit" ; "Il a commencé à approcher les personnes ciblées et à montrer son fort intérêt envers les organisations syndicales", lit-on au fil des comptes rendus. Quelques mois plus tard, certains implants atteignent leur but : "Il a rempli le formulaire nécessaire à son adhésion. Patricia [alors déléguée syndicale CGT de la clinique Les Orchidées, à Andilly (95)] lui a indiqué qu'elle envisageait qu'il soit délégué du personnel." Aujourd'hui retraitée, Patricia Ravinet se souvient de cet agent d'entretien qu'elle avait pris sous son aile et qui, espérait-elle, "prendrait un jour le relais". "Je lui avais donné accès au local syndical, raconte-t-elle. Plus tard, je me suis rendu compte que des documents avaient disparu..."

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En parallèle, ces "infiltrés" rédigent des notes sur les syndicalistes les plus virulents : "Idéologue influente, haranguant les foules" ; "dangereuse" ; "perd son calme rapidement lorsqu'il est provoqué" ; "son directeur dit d'elle qu'elle est folle et hystérique"... Des informations précieuses pour la direction du groupe, à Puteaux, qui n'hésite pas à payer très cher ces espions - entre 9 000 et 15 000 euros mensuels pour chacun d'eux. Sur les bons de commande envoyés par GSG à Orpéa, le même nom revient toujours sur la ligne "contact client" : Bertrand Desriaux. Aujourd'hui DRH d'Orpea, "il gérait le projet en direct", confirme un ex-dirigeant de GSG (la société est aujourd'hui dissoute).

Actuel DRH d’Orpéa, Bertrand Desriaux était au cœur de l’espionnage des syndicalistes de la CGT.

Actuel DRH d'Orpéa, Bertrand Desriaux était au coeur de l'espionnage des syndicalistes de la CGT.

© / Capture d'écran L'Express

DRH "beau parleur" et "cynique"

En 2019, Bertrand Desriaux, qui n'a pas donné suite à notre demande d'interview, fera tout pour favoriser la victoire d'un syndicat maison acquis à la direction, Arc-en-ciel, lors des élections syndicales, raconte Philippe Gallais, ancien délégué central CGT d'Orpea. L'objectif ? "Casser les syndicats et, donc, toute contestation", précise-t-il. Jugé "beau parleur", mais aussi "cynique" par les organisations syndicales, ce DRH est, raconte le journaliste Victor Castanet dans son ouvrage, un ancien de l'industrie métallurgique. "Il a voulu transposer un vieux procédé utilisé jadis dans des secteurs très durs et conflictuels (...) Le DRH d'Orpéa a profité de dissensions internes dans plusieurs syndicats pour approcher d'anciens représentants FO ou CFDT et leur aurait proposé un pacte : s'ils étaient d'accord pour créer un syndicat apolitique et conciliant avec la direction, le groupe leur assurait des canaux de discussion privilégiés, ainsi que des aides non négligeables."

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Jusqu'à organiser une fraude lors des dernières élections syndicales, en juin 2019, poursuit l'auteur. Avec succès : le syndicat Arc-en-ciel obtient près de 60% des suffrages, très loin de la CGT (15%) et de la CFDT (9,5%). "Pourtant, le trio FO, CGT et CFDT pèse 81% à l'échelle de la convention collective de la branche santé privée. Cherchez l'erreur !", commente Franck Houlgate, secrétaire général de l'Union nationale des syndicats FO. Mercredi 9 février, la CGT a engagé une procédure pour "fraude électorale caractérisée" et "manquement d'Orpéa à garantir la sincérité et la neutralité du scrutin". Il appartiendra donc à la justice de trancher.

"Personne à abattre"

Ces dérives managériales figurent au coeur de l'actuel débat sur la maltraitance dans les Ehpad et cliniques du groupe Orpéa. "Dans ces sociétés qui fabriquent des 'services de masse', il y a une contradiction structurelle entre la recherche de performance économique, qui se traduit par une standardisation, une automatisation des tâches et un contrôle fort, et le besoin d'établir des relations personnalisées avec les patients, observe Marie-Anne Dujarier, professeur en sociologie à l'Université Paris Cité. Cette contradiction est rarement traitée, elle "dégouline" d'un niveau hiérarchique à l'autre et peut finir par retomber sur les patients."

Car il est compliqué de faire remonter les problèmes. "Dès lors que l'on émet une critique sur les conditions de travail et le manque de moyens consenti aux patients, on devient une personne à abattre, confirme une aide-soignante, qui travaille dans une clinique Clinea de Seine-et-Marne depuis une dizaine d'années. Alors la plupart de mes collègues, peu diplômés et, donc, très vulnérables, préfèrent se taire. Et c'est l'une des raisons des dérives qui sont aujourd'hui mises à jour. Car il faut bien se rendre compte d'une chose : maltraiter les salariés revient à maltraiter les patients."

* Les Fossoyeurs (Fayard, 2022).