A une heure de Saint-Pétersbourg, non loin du palais de Peterhof - la résidence d'été de Pierre le Grand - se cache un petit bijou : l'usine de montres Petrodvorets. Ce qui reste du grand fabricant de montres Raketa ("fusée" en russe) se trouve ici, au détour d'une cour située dans une zone industrielle décatie. Bien sûr, le fournisseur de l'Armée rouge, de la marine soviétique et du politburo a perdu de sa splendeur soviétique. Mais pas son savoir-faire ! Ce qui explique pourquoi, dans l'atelier de conception, une équipe franco-russe s'affaire à reconstituer les plans du mécanisme de la grande horloge de Notre-Dame de Paris.
Lioudmila Voïnik, la doyenne de l'usine âgée de 81 ans, analyse et commente d'anciens plans détaillés retrouvés dans les archives, qu'elle a aidé à concevoir voilà plusieurs décennies. À ses côtés, Artiom Smirnov, 28 ans, travaille sur un logiciel de visualisation en 3D. A l'écran apparaît le modèle du mécanisme l'horloge de Notre-Dame, numérisé partiellement par un Français, qu'il étudie avec minutie. "Pendant l'incendie, raconte-t-il, l'horloge de Notre-Dame a brûlé, et ses débris ont fait une chute de plus de 20 mètres. Il n'en restait rien du tout."
En octobre dernier, apprenant qu'une association, en France, aide à la restauration de l'horloge, les employés de Raketa, qui avaient été très touchés par l'incendie, organise une collecte pour la soutenir, et expriment leur désir de participer à l'étude de son mécanisme. "Les Russes sont très attachés à Notre-Dame, elle appartient à leur imaginaire collectif", explique David Henderson-Stewart, l'actuel directeur de l'usine, un Franco-Britannique descendant d'une famille de Russes blancs.
L'association, contactée, leur envoie le modèle numérique. Des futurs engrenages de Notre-Dame seront-ils made in Russia ? Rien n'est décidé. "Mais, plaide David Henderson-Stewart, notre habitude de travailler sur des pièces microscopiques nous permet de penser qu'un projet comme celui de Notre-Dame, dont les éléments sont nettement plus grands, est beaucoup plus facile."
Fleuron de l'horlogerie communiste
Fondée en 1961, Raketa revient de loin. A l'époque soviétique, la manufacture employait des milliers d'ouvriers et produisait des millions de montres mécaniques par an. Mais, dans les années 1990, la production s'arrête, les machines sont vendues au rabais, et les bâtiments abandonnés l'un après l'autre. Bientôt, il ne subsiste qu'une seule chaîne de montage, qui vivote en bricolant des toquantes vendues à la sauvette. "C'est dans cet état-là que nous avons trouvé l'usine", reprend David Henderson-Stewart, membre d'un groupe d'entrepreneurs français qui, en 2011, a racheté les actifs de la marque afin de ressusciter ce fleuron de l'horlogerie communiste.
LIRE AUSSI >> A la recherche du son de Notre-Dame
"Au début, nous voulions réorganiser la production en intégrant des processus et des équipements modernes, se souvient encore le directeur de l'usine, qui emploie une centaine de personnes et produit 4 000 montres par an. Mais nous avons vite pris conscience de la valeur inestimable de ce que nous avions sous les yeux." L'outil industriel, avec ses énormes machines en fonte opérées manuellement, a beau être ancien, il fonctionne ! Survivance de l'économie d'avant la mondialisation, l'usine produit tout de A à Z : cadrans, aiguilles, engrenages, roues, hélices, bascules, freins de tirette et jusqu'aux plus minuscules ressorts. "Il n'existe qu'une poignée de marques au monde qui peuvent en dire autant", s'enorgueillit David Henderson-Stewart, dont la stratégie passe par la montée en gamme (le prix d'une Raketa tourne autour de 1 000 euros), la modernisation du marketing et... un joli coup de pub, bien involontaire, fourni par l'incendie de Notre-Dame survenu par une triste soirée de printemps.
